L’auto-défense, nouveau créneau féministe

24 octobre 2012
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Aujourd’hui en France, c’est encore plus d’une femme tous les trois jours qui meurent sous les coups de son « compagnon ». Les femmes sont victimes de violences spécifiques et face à cela, la pratique du self-défense connaît un certain essor. Bien plus qu’un cours de sport, il s’agit d’un acte militant pour les féministes.

 

« Une des plus subtiles limites à leurs actes que subissent les femmes est le préjugé selon lequel une femme est incapable d’une violence efficace. Les lutteuses passent pour des monstres de foire ; les batailles de dames font sourire. Une femme qui se bat avec un homme, c’est Jane frappant de ses petits poings la grosse poitrine de Tarzan » En 1975, Andrea Medea et Kathleen Thompson le suggéraient déjà dans Contre le viol : la première étape de l’auto-défense féministe est de déconstruire les préjugés. Penser la violence et les femmes ne va pas de soi.

 

Comme l’explique Elsa Dorlin, philosophe et professeur de sciences politiques à Paris VIII, « socialement la violence n’est pas pour les femmes, et elles-mêmes ont du mal à l’accepter. Se positionner par rapport à cette violence est une vraie difficulté». Janique Lauret, monitrice de Femdochi (technique de défense pour les femmes), constate cette faible propension à la violence chez les pratiquantes : « Depuis qu’elles sont toutes petites, les femmes sont éloignées de la violence. Dans les cours de récréation, les bagarres se font entre garçons et on apprend aux filles à ne pas s’en mêler. » Le but de ces cours est donc d’abord de faire comprendre aux femmes qu’elles peuvent aussi être en position active face à la violence.

 

La démarche d’auto-défense féministe possède une dimension idéologique. Elle va au-delà des simples techniques de self-défense adaptées aux femmes. Il s’agit avant tout de lutter contre une position subalterne trop souvent intériorisée par le genre féminin au moment d’une agression et, plus généralement, contre un système physique de domination du genre féminin par le genre masculin. « Notre pratique se base sur une étude des rapports sociaux de sexe, explique Janique Lauret. La société est dominée par le groupe social des hommes et nous vivons, quotidiennement, des agressions plus ou moins visibles. Du coup, les femmes doivent se soumettre, s’habiller de telle manière pour ne pas attirer le regard, ne pas sortir tard le soir. »

 

A travers ces cours, les femmes apprennent à ne plus se considérer comme des victimes passives. Une place importante est accordée à la défense mentale et verbale, d’autant que dans la plupart des cas d’agressions, les femmes connaissent leurs agresseurs et se révèlent encore moins disposées à réagir. Hélène Remond, qui enseigne une autre discipline d’auto-défense, le Seito-Boei, raconte qu’elle a souvent en face d’elle des femmes qui n’imaginent pas faire mal. « Même si leur mari est en train de les agresser, elles ressentent une honte, un blocage face au passage à la violence », souligne l’enseignante.

 

L’autodéfense physique n’est pas une question de force, mais de détermination et de connaissance. Aussi musclé que puisse être l’agresseur, certaines parties de son corps resteront toujours des zones vulnérables. L’autodéfense féministe insiste donc sur la légitimité à se défendre. En racontant des histoires de réussite, en valorisant leurs expériences positives, en partageant les anecdotes où elles sont sorties indemnes d’une situation de violence, les femmes retrouvent de la confiance en elles et en leur force. Surtout, le Femdochi comme le Seito-Boei partage une même obsession : ne jamais avoir à se défendre physiquement. « Le plus important est de savoir courir et crier », souligne Hélène Remond. Il ne faut donc pas voir dans ces pratiques une tentative pour créer une femme forte, égale en puissance aux potentiels agresseurs masculins.

 

Ces méthodes de défense, militantes, cherchent également à développer un « empowerment » collectif. Le cadre non-mixte des cours favorise non pas une guerre des sexes, théorie réfutée par les diverses associations, mais une prise de conscience de la violence de genre. Qui plus est, Janique Lauret parle d’une « expérience commune », d’une « sensation partagée par toutes les femmes face à la domination ambiante des hommes ». Pour elle, la présence d’un homme gênerait le partage de ce patrimoine commun qui aide les pratiquantes à développer leurs techniques.

 

L’auto-défense féministe semble efficace. C’est ce que démontre une enquête allemande sur les agressions sexuelles : les agresseurs sont parvenus à violer 81% des femmes qui n’ont pas osé se défendre, et seulement 16% de celles qui se sont défendues, même faiblement. De manière générale, beaucoup de femmes ayant suivi un cours d’autodéfense affirment s’être senties plus sûres d’elles, moins vulnérables, plus disposées à réagir en cas d’agression.

 

Ces techniques, importées d’Amérique du nord, restent pourtant confidentielles en France. Il y a certes une mode des sports d’auto-défense, comme le Krav Maga, véritable eldorado des officiers de police à la retraite, mais les pratiques féministes, déclarées comme telles, demeurent des épiphénomènes.

 

Félix Barrès et Ismaël Mereghetti

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