L’homme féministe sert-il la cause ?

24 octobre 2012
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Peut-on parler au nom des femmes lorsque l’on est un homme ? Certaines féministes ont clairement répondu non en s’organisant en associations fermées aux hommes. Depuis quatre ans maintenant, le collectif féministe “Rage de nuit” organise des marches nocturnes sans hommes. Chaque semaine, un groupe féministe non mixte se réunit à l’Ecole normale supérieure de Paris pour aborder les questions de genre et de domination masculine. Elles organisent aussi à l’occasion des cours de self-defence.

Ces groupes ne sont pas épargnés par les critiques de repli sur soi ou de radicalisation. Des blogueurs hostiles aux mouvements féministes dénoncent régulièrement une nouvelle forme de communautarisme de genre. Pourtant, ce phénomène de non-mixité est loin d’être nouveau comme l’explique Alban Jacquemart, sociologue spécialiste de l’engagement des hommes dans les mouvements féministes. “Si les débuts du féminisme comme mouvement structuré à la fin du 19e siècle se font dans la mixité, très rapidement, des associations non mixtes émergent. Depuis plus d’un siècle, groupes mixtes et non mixtes ont toujours co-existé”.

Alban Jacquemart rappelle aussi dans un article que les féministes ont eu vite tendance à célébrer les féministes femmes de la première heure plutôt que les hommes, comme Olympe de Gouges ou Louise Michel. En revanche, l’importance d’un Léon Richer, pourtant considéré comme le “père du féminisme français”, a été minimisée. “Il fut même question, écrit-il, de considérer plutôt sa collaboratrice, Maria Deraisme, comme véritable mère du féminisme”.

Comment expliquer cette méfiance ? Pour Alban Jacquemart, il s’agit d’abord “d’éviter la reproduction des rapports de pouvoir hommes/femmes à l’intérieur des groupes collectifs”. L’homme est en réalité souvent soupçonné de vouloir prendre la main sur les mouvements féministes pour perpétuer encore une fois la domination des hommes. Une militante féministe de renom, Madeleine Pelletier, traduisait bien cette idée lorsqu’elle écrivait au début du XXe siècle que « ni les jeunes ni les vieux [engagés dans le mouvement] ne sont sincères, ils veulent seulement se faire connaître pour nous lâcher à leur première réussite ailleurs ». Ces personnes n’ont finalement aucun intérêt personnel à ce que l’égalité hommes-femmes soit consacrée. Ils ne militent donc que par philanthropie, ce qui est toujours suspect.

L’autre raison tient à des raisons d’ordre privé. Pour Alban Jacquemart, l’exclusion des hommes a permis “de libérer la parole des femmes et de faire émerger la dimension politique de la vie privée”. Il fait ici référence à la question de l’avortement, qui a émergé dans les années 70. Elle ne pouvait être efficacement posée dans le débat public que par des femmes, premières touchées par les dangers de l’avortement clandestin. En bref, comme l’écrivait la militante Maria Deraisme il y a presque cent ans, les hommes “ne sont point sollicités par des intérêts aussi immédiats, aussi directs que les nôtres”.

 

IDÉOLOGIE ET STRATÉGIE 

 

Pour autant, et dans le contexte actuel de dénigrement des mouvements féministes, la participation d’hommes au militantisme féministe lui assure une plus grande crédibilité aux yeux de tout un chacun. Les féministes sont moins perçues comme des activistes agissant pour leur intérêt propres, mais comme un ensemble hétérogène, représentatif de la population, dont les idées rencontrent naturellement l’intérêt général. En clair, la présence d’hommes rend la parole des femmes plus objective, comme le soutien d’hétérosexuels donne du poids aux revendications homosexuelles à propos du mariage.

Autrefois, les femmes ne pouvaient se permettre d’exclure les hommes du féminisme pour des raisons financières. Mais ces associations mixtes réservent depuis très longtemps les postes d’importance aux femmes. L’homme n’avait qu’une fonction utilitaire dans bien des cas. C’était le cas au début du XXe siècle. Dans les années 70, les hommes pouvaient par exemple adhérer au Mouvement de libération des femmes mais ne pouvaient accéder aux postes à responsabilité. Une situation qui perdure, et qui permet d’allier l’idéologie à la stratégie.

 

Julien MUCCHIELLI

Pierre WOLF-MANDROUX