Existe-t-il un territoire politique ?

25 octobre 2012
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« Il y a des régions politiques comme il y a des régions géologiques ou économiques, et des climats politiques comme il y a des climats naturels. » Le constat qu’établissait le sociologue André Siegfried dans son Tableau géographique de la France de l’Ouest en 1913, contient une évidente part de vérité. Certains territoires sont marqués politiquement depuis des décennies, comme le nord-est et le sud-est du pays, ancrés à droite, ou encore la Bretagne, terre catholique et traditionnellement conservatrice.

 

A la lecture des cartes, d’autres territoires, plus isolés, révèlent également une constance électorale inébranlable au fil des ans: la Nièvre par exemple a voté à gauche depuis 1965, la Vendée à droite. Mais le récent scrutin de 2012 semble tracer une nouvelle géographie électorale en France. Alors que François Hollande (51,6 %) et François Mitterrand (51,7 %) ont fait des scores à peu près identiques, « la répartition géographique varie beaucoup », explique Jérôme Fourquet, directeur du département opinion de l’Ifop.

Un clivage est-ouest

Deux grands ensembles dominent de façon schématique cette géographie électorale : « à l’Ouest, la gauche progresse significativement, tandis qu’à l’Est, le vote de droite s’intensifie. »

Pour deux scores presque identiques, ce sont en réalité deux répartitions des votes en France presque inverses. Par exemple en Bretagne, Normandie et dans les Pays de la Loire, des régions « longtemps orientées à droite », la gauche obtient aujourd’hui une majorité.

Ce passage à gauche s’explique notamment par le recul du vote catholique : « Le vote de droite s’est étiolé à mesure que le lien avec la pratique religieuse s’est relâché. Mais, dans le même temps, les relations avec la gauche se sont aussi apaisées », explique Jérôme Fourquet. La gauche n’est plus « viscéralement anticléricale », ce qui la rend beaucoup plus accessible « aux yeux de nombreux électeurs démocrates-chrétiens ». Mieux, elle s’est appropriée certaines « valeurs humanistes, d’inspiration chrétienne » gagnant à sa cause de nombreux électeurs « dès lors que la pratique religieuse déclinait ». A l’inverse, la campagne de Nicolas Sarkozy, « jugée par certains comme trop à droite », a sans doute renforcé un mouvement d’adhésion à la gauche et de repoussoir de la droite au nom même de ces valeurs humanistes.

Mais si l’Ouest penche à gauche, la France méridionale, elle, demeure à droite, voire de plus en plus à droite. Dans une bonne partie des départements du Sud-Est, la progression de la droite au second tour avoisine les 10 %. Une évolution qui s’expliquerait notamment par l’afflux de retraités, plus sensibles aux idées de l’UMP, et une population plus réceptive aux thèmes de l’immigration, de l’insécurité et des frontières.

Le vote FN depuis 10 ans

Le vote FN en 2002 (en pourcentage des suffrages exprimés) Source : liberation.fr

Le vote FN en 2007 (en pourcentage des suffrages exprimés) Source : liberation.fr

Le vote FN en 2012 (en pourcentage des suffrages exprimés) Source : liberation.fr

Si le vote Front National connaît un léger recul en 2007 par rapport à 2002 et 2012, les mêmes zones géographiques se dégagent d’une carte à l’autre : le nord-est et la côte d’Azur.

  • La ceinture « pied-noir »

La ceinture dite « pied-noir »sur la côte sud-est, pourrait expliquer en partie le vote Front National sur la côte d’Azur.

« En 2002, une enquête IFOP « sortie des urnes » (…) révélait que 30% des pieds-noirs avaient voté pour Jean-Marie Le Pen ou Bruno Mégret au premier tour de l’élection présidentielle, soit un sur-vote de l’ordre de 10 points en faveur de l’extrême-droite. »

(Jérôme Fourquet et Esteban Pratviel, Le vote pied-noir 50 ans après les accords d’Evian, Janvier 2012).

Dans cette même étude, Jérôme Fourquet et Esteban Pratviel expliquent ce vote.

« Traditionnellement méfiants à l’égard de la gauche, hostiles à De Gaulle et plus globalement aux gaullistes, les pieds-noirs seraient marqués par un tropisme massif et récurrent vers l’extrême-droite, de Tixier-Vignancour au Front national d’aujourd’hui. »

Mais ce n’est pas le seul motif de ce vote sur la Côte d’Azur puisque Marine Le Pen remportaient 21,5 % des intentions de vote des habitants des régions Languedoc-Roussillon et PACA n’ayant aucune ascendance pied-noir

Source : Le vote pied-noir 50 ans après les accords d’Evian, Jérôme Fourquet et Esteban Pratviel (Janvier 2012)

Les retraités aisés vont généralement habiter dans le Sud. Ils peuvent avoir des réticences contre les impôts, donc contre la gauche et se réfugier dans cet extrême.

  • Le Nord-est

L’implantation du Front National dans le Nord-Est de la France s’explique par la désindustrialisation qui touche cette partie du pays.

Source : L’Usine nouvelle

On constate sur cette carte du site L’Usine Nouvelle.com que la partie Est de la France est davantage touchée que le reste du pays. Le chômage peut être une partie de l’explication à l’adhésion à certaines idées du FN, parmi lesquelles celles de privilégier l’accès à l’emploi et aux aides sociales aux Français.

 

Les bastions des candidats

Résultats, par départements et en pourcentage de suffrages exprimés, de Valéry Giscard d’Estaing, au premier tour de l’élection présidentielle de 1974.
Sources : ministère de l’intérieur

Résultats, par départements et en pourcentage de suffrages exprimés, de Jacques Chirac, au premier tour de l’élection présidentielle de 1981.
Sources : ministère de l’intérieur

Résultats, par départements et en pourcentage de suffrages exprimés, de François Hollande, au premier tour de l’élection présidentielle de 2012.
Sources : ministère de l’intérieur

 

S’il y a un foyer d’électeurs sur lequel les futurs présidents de la République peuvent compter, c’est bien la population qui habite dans leurs bastions géographiques. Reconnaissance d’une politique locale ou désir de voir l’enfant du pays accéder à la plus haute fonction de l’Etat, les terroirs des candidats plébiscitent toujours leurs champions, dès le premier tour.

Le Puy-de-Dôme pour Valéry Giscard d’Estaing, la Corrèze pour Jacques Chirac puis François Hollande, ces départements ont largement soutenu le candidat issu du pays, loin devant les moyennes nationales.

Rien à voir, a priori, avec un quelconque ancrage politique de ces départements. L’exemple de la Corrèze est significatif : d’abord bastion de Jacques Chirac jusqu’en 2007, le département est devenu, en 2012, une des zones où le pourcentage de vote en faveur de François Hollande est le plus élevé.

 

Tiphaine Crézé, Ismaël Mereghetti et Félix Barrès