La caricature médiatique du vote ouvrier

25 octobre 2012
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L’identité du vote Front national (FN) fut l’un des sujets les plus discutés lors de la dernière élections présidentielles. La forte proportion d’ouvriers en fut l’élément le plus commenté. Les instituts de sondages n’ont eu de cesse d’évoquer une glissement vers la droite de l’électorat ouvrier (51% d’entre eux, contre 40% à gauche selon un sondage Ipsos du 23 avril), et de s’interroger sur les raisons qui auraient amener 29% d’ouvriers, selon le même sondage, à donner leur suffrage à Marine Le Pen.

Il convient tout d’abord de relativiser le pourcentage avancé. Si Ipsos l’estime à 29%, l’IFOP parle de 28% quand TNS Sofres évoque 35%. Ces écarts conséquents, qui révèlent une fragilité méthodologique, tendent à relativiser les résultats de ces sondages.

Cette prédominance alléguée du vote ouvrier parmi l’électorat du FN pose la question des raisons qui ont amené une classe sociale à basculer du vote communiste au vote d’extrême droite. Crise, insécurité, rejet de l’immigration, les raisons invoquées sont nombreuses, et se recoupent presque toutes, selon les médias qui les avancent. Des affirmations quelque peu péremptoires qui passent un peu rapidement sur la complexité sociologique du vote FN, et ouvrier.


Un électeur FN caricatural


Derrière les données macrosociologiques se dissimulent en effet des réalités bien plus complexes. Les prendre pour argent comptant peut amener les médias à dépeindre un électeur FN caricatural. Prenons par exemple le niveau de diplôme des votants. Il a été démontré que la probabilité de voter pour FN augmente en raison inverse de niveau de diplôme. Cette donnée macro a fait l’objet d’abondants commentaires dans les médias. Elle a permis de véhiculer une image caricaturale : l’électeur FN serait un être simplet sensible à des messages politiques simplets.


Ce serait ignorer que la majorité des ouvriers peu ou non diplômés n’aient pas voté FN, ou que des cadres et des membres de professions libérales aient voté Marine le Pen en 2012 (9% de cette catégorie professionnelle, selon un sondage Ipsos du 22 avril). Chaque homme est le fruit d’une trajectoire qui lui est propre et qui dépend elle-même de facteurs variés et changeants.


C’est ainsi qu’il faut parfois faire appel à la psychologie pour comprendre les choix politiques de personnes qui n’entrent pas dans les cases de l’électorat FN traditionnel. “J’ai connu un ingénieur centralien dont l’adhésion au FN était née d’un ressentiment envers Polytechnique, raconte Daniel Gaxie, professeur de sciences politiques à Paris I. Son échec au concours d’entrée a eu un fort impact sur ses opinions politiques. C’est ce que l’on appelle en sciences sociales le sentiment de frustration relative”.


Cette anecdote nous enseigne que le sentiment de déclassement, souvent considéré comme une clé pour comprendre l’électorat FN, est extrêmement relatif d’un individu à l’autre. Ce facteur psychologique est malheureusement souvent ignoré par la science politique lorsqu’il s’agit de parler du FN. Par exemple, il n’existe pas d’études sur la perception du FN par les électeurs du FN. Chacun a ses raisons de voter pour le FN, mais elles diffèrent grandement d’un électeur à l’autre.


Connaître ces perceptions permettrait pourtant de mieux comprendre l’un des paradoxes du vote FN : l’union de patrons et d’ouvriers au sein d’un même parti. “C’est quelque chose qui ne se voit normalement jamais historiquement”, explique Daniel Gaxie. Selon les chercheurs Guy Michelat et Michel Simon, ces professions indépendantes, naturellement hostiles à l’impôt et donc à l’Etat, constituent aujourd’hui le gros de l’électorat FN devant les ouvriers.


C’est du reste une constante, selon Daniel Gaxie. “Les professions indépendantes, qui ont réussi économiquement malgré leurrelatif échec dans le système éducatif, sont la base de la droite radicale presque partout en Europe”. Marine le Pen a joué finement tout au long de la campagne présidentielle de 2012 en mettant en avant le volet des aides sociales du FN, alors que son père a toujours été un libéral farouche.


L’immigration n’est pas en soi un problème pour les ouvriers


Le rôle du rejet de l’immigration dans le vote FN doit être tout autant relativisé. Certes, une étude récente de Guy Michelat et Michel Simon explique bien que “depuis les années 1990, le vote Front national est quasi nul quand on n’est pas du tout ou plutôt pas d’accord avec la phrase “il y a trop d’immigrés en France””. Sans compter que ce rejet de l’immigration “demeure d’autant plus répandu qu’on appartient davantage aux catégories populaires et ouvrières”.


Néanmoins, ce n’est pas l’immigration en soi qui pose problème aux ouvriers. Simon et Michelat souligne que dans une enquête internationale, “ la France est le pays où, « en bas » du moins, on se montre le plus compréhensif à l’égard de l’immigration illégale.” Ceci confirme l’analyse de Daniel Gaxie, qui considère que les ouvriers votant FN ne sont pas fondamentalement anti-immigrés. “Ils veulent avant tout avoir la priorité sur les immigrés dans des domaines comme l’accès aux logements sociaux ou aux aides sociales”. Marine le Pen l’a bien compris en mettant en avant le concept de “priorité nationale”.


Il est en revanche une position du FN qui n’exerce aucune influence sur le vote des ouvriers : le rejet de l’Europe. Daniel Gaxie, auteur d’un ouvrage sur les perceptions de l’Europe dans la population française, est catégorique. “Les ouvriers ne votent pas FN à cause des pouvoirs de l’Europe. La majorité ne sait pas comment elle fonctionne, et cela ne les intéresse pas”.

 

Julien MUCCHIELLI

Pierre WOLF-MANDROUX

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