Le mediatraining, balle dans le pied des journalistes ?

26 octobre 2012
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Si la communication politique est de plus en plus rodée face aux questions des journalistes, c’est que la frontière est souvent fine entre les deux univers. Nombreux sont les journalistes qui, attachés ou non à une rédaction, enseignent à politiques et privés l’art périlleux de la communication.

 

Henri Weill est journaliste, auteur et enseignant au Centre de formation et de perfectionnement des journalistes (CFPJ). Il a travaillé comme reporter à France 3 région, la Cinq et RFO dont il fut ensuite le rédacteur en chef. Depuis 1992, il gère en parallèle Calédonia, son entreprise de mediatraining. Il fut aussi chargé de la communication d’Eric Besson, alors au gouvernement Fillon, en 2008.

Enseigner à des cadres ou des politiciens les méthodes de communication, n’est-ce pas se tirer une balle dans le pied quand on est journaliste ?

Non. Il s’agit d’expliquer à des cadres comment fonctionnent les médias. Et comment se passera la relation avec les journalistes. Si quelqu’un est capable de répondre aux questions, d’avoir un message clair et d’énoncer ce message dans un format court, tout le monde est gagnant. Le cadre qui fait mieux passer son message, et le journaliste, qui lutte toujours contre le temps. Souvent, le public a une vision négative des journalistes. En particulier les gens qui doivent leur répondre, qui les voient comme des ennemis. Je leur explique que les journalistes ne cherchent pas forcément à les coincer. Qu’on veut des informations, du concret, des anecdotes.

 

Concrètement, que contiennent ces formations ?

On simule des situations d’interview, face à une caméra. En posant les questions qui fâchent : si j’ai un cadre de la Société Générale, je lui pose évidement des questions sur l’affaire Kerviel. Puis on visionne sa réponse. D’abord, on chasse la langue de bois – car ce n’est pas du tout un cours de langue de bois, au contraire. Ensuite on travaille sur la gestuelle, la respiration, pour que la personne “passe” bien.

 

Cela ne pose-t-il pas problème d’être à la fois journaliste et formateur en communication pour des cadres d’entreprise ?

Non. Si je travaillais dans une rédaction, au service économique par exemple, il y aurait conflit d’intérêt, mais je ne le ferai pas. C’est une question d’éthique, de morale, de responsabilité personnelle. Aujourd’hui, je suis plutôt dans une posture de médiateur. On apprend à se connaître.

 

Vous avez été conseiller en communication d’Eric Besson en 2008, n’est-ce pas contradictoire avec le code journalistique ?

J’avais fais un autre passage par la communication. J’ai toujours eu envie de nouvelles expériences, c’est ce qui m’a poussé à devenir journaliste. J’étais passé par plusieurs rédactions, arrivé à des postes à responsabilité. À un moment donné, j’ai eu envie de vivre autre chose. Le seul problème, c’est que je suis parti sans rien avoir derrière. Mauvaise idée. Je me suis retrouvé au chômage. J’ai accepté de travailler pour un parlementaire de centre gauche. Cela se passait très bien avec mes confrères [journalistes, ndlr], il n’y avait pas de rancoeur. Puis mon employeur a été battu aux élections. Je connaissais un peu Besson comme élu socialiste. J’ai accepté l’offre de Besson car j’étais au chômage. Ce n’est pas une situation facile. Au début ça va, mais au bout d’un mois on se pose des questions. Alors quand quelqu’un vous propose un emploi… vous êtes dans la vase et on vous tend la main, vous la prenez.

 

Travailler au service d’un ministre, n’est-ce pas mettre en danger sa carrière de journaliste ?

Travailler avec un politique c’est… comment dire… prendre un risque. Avec Besson, c’était un très gros risque. La bombe m’a explosé dans les mains. Cela dit, c’est un parcours de plus en plus commun. Une petite dizaine de journalistes ont quitté des rédactions pour devenir les conseillers en communication des ministres d’Ayrault.

 

Après cette expérience, est-ce possible de redevenir journaliste ?

C’est difficile, mais sans doute moins qu’avant, parce que ce parcours est devenu plus courant. C’est possible à condition de faire autre chose. Travailler dans une rédaction me paraît compliqué, mais faire des piges ou écrire des livres est encore possible. C’est un grand saut, il faut en être conscient. Si je n’avais pas eu de problème de boulot, je ne l’aurais pas fait. Pour moi, cela reste une expérience, je ne le vois pas comme une erreur.

 

Romain JEANTICOU et Simon LEPLÂTRE.

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