Journalistes, le peuple migrateur ?

26 octobre 2012
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Du journalisme à la politique, il n’y a parfois qu’un pas. Beaucoup de journalistes sont devenus des personnalités politiques de premier plan ou des chevilles ouvrières de la politique. Explications sur cette migration.

Les journalistes n’hésitent pas à franchir la barrière pour entrer dans le monde politique. (Flickr)

Lors du débat Copé-Fillon dans l’émission Des paroles et des actes du jeudi 25 octobre, un détail n’est pas passé inaperçu chez les aspirants journalistes. L’ex-premier ministre François Fillon a effectué un stage non rémunéré à l’AFP en 1976. François Fillon étudiait encore sur les bancs de l’université.

La question se pose : « Les journalistes d’aujourd’hui sont-ils les politiques de demain ? » Historiquement, les professions ne font qu’une sous le terme de « publiciste ». « Il y a beaucoup de journalistes-hommes politiques sous la IIIe République. Les professions étaient confondues », explique Patrick Eveno, historien des médias. Les exemples ne manquent pas : Marat, Desmoulins, Jaurès, Blum.

Le phénomène migratoire existe « à partir du moment où le journalisme se professionnalise » dans les années 30-40’. Depuis le milieu du 20e siècle, nombre de journalistes – certains confirmés, d’autres non – sont passés de l’autre côté de la barrière. L’Assemblée nationale actuelle compte 8 députés, journalistes de profession. Parmi eux : l’ex-journaliste sportif Avi Assoulyle député François Sauvadet (UDI) et l’écologiste Noël Mamère, ancien présentateur sur Antenne 2 :

Pourquoi devenir député ? « Que ce soit Jean-François Kahn (ex-MoDem), Jean-Marie Cavada (député européen NC) ou Noël Mamère (député EELV), ce sont des gens qui ont des ambitions personnelles ou collectives (…) On peut avoir des idéaux et se dire qu’on sera plus efficace en politique que dans l’univers du journalisme où l’on doit respecter une forme de neutralité », précise Patrick Eveno.

Pêle-mêle, d’autres noms auxquels le grand public ne pense pas forcément : Christine Boutin (ex-Dossier familial), François Baroin (ex-Europe 1), Patrick Buisson (ex-Minute), ou Pascal Canfin (ex-Alternatives économiques).

A côté des figures publiques – qui se sont investies dans le journalisme ou qui l’ont simplement effleuré du bout des doigts, il y a un grand nombre d’inconnus, journalistes, qui sont devenus les petites mains des politiques. Dans l’ombre, ils se transforment en communicants, d’une précieuse utilité pour les hommes de pouvoirs. « C’est beaucoup plus fréquent d’être dans l’entourage. Ce sont d’ailleurs les hommes politiques qui les appellent pour leur savoir-faire », souligne Patrick Eveno.

Pour la plupart d’entre eux, ils ont eu une carrière importante au sein de médias nationaux. Ils peuvent être de vieux amis des politiques, des personnalités engagées, ou simplement de fins stratèges. En 2009, la nomination de la journaliste Françoise Degois, qui suit le parti socialiste pour France Inter, au poste de conseillère spéciale de Ségolène Royal fait grand bruit. La station qui l’embauche est profondément gênée, ses confrères lui jettent l’opprobre.

Quatre journalistes nommés après l’élection de François Hollande

« J’ai parfois l’impression de vivre dans un microcosme bouillonnant d’arrière-pensées et de calculs. Que chacun fasse son travail en respectant le travail de l’autre ! », s’insurge l’ancienne journaliste du Point Catherine Pégard, dans une interview donnée au Monde, en octobre 2009. A l’époque, elle est la conseillère de Nicolas Sarkozy. Sa nomination en choque plus d’un dans le monde des médias et de la politique.

Plus récemment, à la suite de l’élection de François Hollande en mai 2012, quatre nominations sont mises en lumière. Patrice Biancone, ancien journaliste politique à RFI devient chef de cabinet de Valérie Trierweiler à l’Elysée. Pierre Rancé, chroniqueur judiciaire à Europe 1, est promu nouveau porte-parole du ministère de la Justice. Muriel Barthélémi, journaliste à France 3 Pays-de-Loire, rejoint le même ministère, au service de presse. Enfin, Renaud Czarnes, rédacteur politique aux Echos, qui suit Hollande pendant la campagne, est nommé au service presse de Matignon. L’après-présidentielle est une période propice à la transhumance des journalistes.

Ces migrations sont le plus souvent mal vues des ex-collègues. « Beaucoup de journalistes considèrent ça comme une trahison. Mais est-ce qu’on doit être journaliste toute sa vie ? », s’interroge Patrick Eveno. En 2009, suite à la nomination de Françoise Degois auprès de Ségolène Royal, une journaliste de Télérama, Emmanuelle Anizon, publie un billet très critique. Morceaux choisis :

« Nous adressons nos félicitations officielles aux politiques qui ont su s’attirer (et se payer) des énergies combatives, talents d’écriture, regards affutés, capacités de décryptage et d’analyse (…) Nous adressons parallèlement nos condoléances à la démocratie, de plus en plus affaiblie dans cette guerre toujours plus inégale entre le monde de l’information et celui de la communication. »

Arrêt sur images a consacré une émission sur le sujet, confrontant les journalistes passés du côté ennemis et les autres journalistes. Aujourd’hui, la frontière se franchit aussi en sens inverse. L’arrivée de Roselyne Bachelot comme chroniqueuse sur D8, la nouvelle chaîne de la TNT, il y a quinze jours, a suscité quelques interrogations. L’ancienne ministre de la Santé, choisie pour son franc-parler, apparaît davantage comme une consultante que comme une journaliste. Il lui faudra encore attendre un peu pour avoir la carte de presse.

Julia Chivet et Laurent Di-Nardo Di-Maio

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