Les correspondants étrangers à Paris parlent du « off », à micro ouvert

26 octobre 2012
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En pleine campagne présidentielle, Le Parisien publie la « petite phrase » qui fera parler les politiques pendant quelques jours. François Hollande aurait parlé de « sale mec » à propos de Nicolas Sarkozy. La polémique relance la place du « off » dans la vie médiatique et sa légitimité à être respectée. Souvent critiqué pour sa connivence entre journalistes et politiques, le « off » n’est pourtant pas mentionné dans la charte des journalistes. En France, LA règle tend à s’assouplir et des journalistes publient même des ouvrages dans lesquels ils relatent les coulisses de la politique. Qu’en est-il ailleurs ?

 

En Europe, l’Allemagne et la Grande-Bretagne ne sont pas des briseuses de « off ». Idem aux États-Unis.

 

« La distinction la plus importante entre les Etats-Unis et la France réside dans ce que l’on appelle le « sourcing ». Aux Etats-Unis, nous sommes beaucoup plus exigeants sur l’identité de la source. Lorsqu’en France on écrira « selon un proche », chez nous on essaiera toujours de donner un maximum de détails pour permettre d’identifier la fonction de la personne sans pour autant livrer son identité.

« J’ai été très choqué l’année dernière de voir le « off » brisé lors d’une entrevue entre Nicolas Sarkozy et des journalistes en Guyane »

L’autre distinction réside dans les « guide lines ». Nous plaçons trois niveaux de « off ». Le « off the record » est celui le plus proche du modèle français : on retranscrit directement la citation sans donner l’identité personne. Ensuite le « background » permet de citer les éléments d’une discussion à la voix passive, on n’identifie alors pas l’interlocuteur. Enfin, le « deep background » donne les bases d’une discussion très fermée entre le journaliste et la source. Dans ce cas là, il est interdit d’évoquer les échanges dans la presse.

J’ai été très choqué l’année dernière de voir le « off » brisé lors d’une entrevue entre Nicolas Sarkozy et des journalistes en Guyane à quelques mois de la présidentielle. Je n’ai toujours pas compris comment les journalistes ont pu agir ainsi. »

 

  • Allemagne : Manfried Weber, Focus

« En France, j’ai l’impression que le « off » n’est plus secret. Les politiques nous livrent des informations, même si généralement, peu de choses valent la peine d’être publiées.

« Ce qui est dit entre le journaliste et le politique reste dans cette sphère »

Chez nous en Allemagne, le « off » revêt un caractère sacré : ce qui est dit entre le journaliste et le politique reste très souvent dans cette sphère. Il y a beaucoup de communication. La différence est frappante lors des sommets européens. Les hommes politiques français distillent des informations aux cinq grands journaux nationaux et pour les autres c’est difficile. En revanche du côté allemand, on échange beaucoup plus avec les journalistes. On ne retranscrit pas les propos, on les garde en toile de fond. »

 

“En Angleterre, le “off” est une règle absolue. La plus part des journalistes le respectent quoi qu’il arrive et même s’ils sont témoins de quelque chose qui pourrait intéresser le lecteur. Mais paradoxalement, il y a une telle concurrence entre les journaux qu’il arrive parfois que certains journalistes mettent leur éthique de côté et répètent une petite phrase qu’ils ont entendu. Il n’y qu’à lire la presse tabloïde pour s’en rendre compte. Ces journaux sont pleins de phrases assassines.

« Il y a moins de connivence au Royaume-Uni qu’en France »

La principale différence avec la France, c’est certainement qu’il y a moins de connivence au Royaume-uni. Chez nous, les hommes politiques sont très méfiants et font très attention à ce qu’ils disent.
La dernière affaire de “off”, concerne l’ancien premier ministre Gordon Brown. En revenant d’une réunion politique, Gordon Brown aurait dit d’une femme avec qui il s’était entretenu : “Quelle conne !” Un journaliste l’a balancé immédiatement et l’affaire à fait beaucoup de bruit. Ca l’a tué politiquement. »

 

“J’ai l’impression qu’en France les journalistes sont plus rigoureux avec le “off”. Quand un homme politique dis que c’est du “off” les gens ne notent même pas. En Italie c’est plus amical. Il y a toujours quelqu’un pour écrire ce qui a été dit. D’ailleurs, la question ne se pose quasiment jamais. Si un homme politique disait : “Ne répétez pas ce que je vais vous dire, c’est du off”, les journalistes éclateraient de rire.

« On peut se permettre de répéter ce que le Secrétaire général de l’Elysée nous a dit de ne pas dire »

Mais les journalistes italiens sont allés trop loin et aujourd’hui le Parlement discute d’une loi qui va durcir les règles. A l’avenir, briser un “off” pourrait être assimilé à de la diffamation et être passible de 100 000 euros d’amende. Selon moi, cette loi traduit un vrai désir de vengeance de la part des hommes politiques.

En tant que correspondant à l’étranger, je dois reconnaître que je suis plus tranquille avec les hommes politiques français que les journalistes des journaux comme Le Monde ou Libé. On peut par exemple se permettre de répéter parfois ce que le Secrétaire général de l’Elysée nous a dit de ne pas dire. Dans ce cas il nous appelle et nous remonte les bretelles. Mais c’est pas un vraiment un problème.”

 

« J’ai été très surprise quand, alors que Nicolas Sarkozy était en voyage au Maroc, il a fait un off avec 50 journalistes. En une heure il était brisé bien sûr. A part cette anecdote, je ne vois pas de grande différence entre le traitement du « off » en France et en Espagne : l’évolution a été à peu près la même.

« Avec le « off-off », on ne pouvait pas du tout utiliser ce que les politiques nous disaient »

Il y a une dizaine d’années, le « off » était très respecté. En Espagne, il y en avait deux types. Le premier cas était le « off » classique : les politiques qui nous disaient qu’une conversation était « off » voulaient bien qu’on en parle mais sans que les lecteurs puissent identifier la source. Mais parfois, ils évoquaient le « off-off ». Le double. Là, on ne pouvait même pas utiliser ce qui venait de nous être dit.

Au fur et à mesure des années, ça a évolué, en même temps que les médias. Parfois, les politiques ont peut-être d’ailleurs un peu abusé du « off ». Beaucoup de journalistes ce sont dit « à quoi ça sert ? ». Parallèlement, les médias se sont multipliés, numérisés, les journalistes sont plus jeunes, peut-être moins concernés. Et avec l’immédiateté de l’information, la pression de la concurrence est plus forte : ça pousse à briser le « off ».  »

 

Propos recueillis par T. Crézé, N. Feldmann et J. de Saint Phalle