Les édiles ont gagné la bataille de l’information locale

26 octobre 2012
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Pas un jour ne passe sans que la complaisance des médias locaux envers les notables ne soit brocardée. Dernier exemple en date : la double page offerte il y a deux jours par la Voix du Nord au président du Conseil régional du Nord-pas-de-Calais. Daniel Percheron.

L’affaire n’est pas un cas isolé. Il suffit d’interroger les journalistes de la presse régionale pour entendre des histoires similaires. Tous ou presque ont leur anecdote à raconter. Hubert* (les noms suivis d’une astérisque ont été changés), jeune journaliste, a travaillé cet été en presse quotidienne régionale (PQR). “La ville où je travaillais [située dans l’ouest de la France, NDR] avait dépensé 8000 euros pour nettoyer la ville pour la venue de Nicolas Sarkozy en pleine campagne présidentielle. La maire, qui a su que je possédais l’information, a appelé le directeur départemental du journal pour lui faire part de ses inquiétudes. Le directeur a appelé ma directrice d’agence locale, et l’affaire a été tuée dans l’oeuf”.

Citons aussi l’histoire de Matthieu*. Matthieu a travaillé pour la presse régionale dans le centre de la France il y a deux ans. “Un homme est venu un jour avec une enveloppe scellée à l’agence où je travaillais. Elle contenait des documents compromettants pour le syndicat des éleveurs. Il était question d’une affaire de corruption, d’argent détourné à destination des édiles. L’affaire semblait importante. Mais le journal n’a pas voulu creuser l’histoire”.

Tutoiement, cadeaux, dossiers de presse…

Comment en est-on arrivé là ? Ces pressions sur les médiaux locaux ont bien entendu toujours existé, mais elles ont acquis une force nouvelle dans années 90. Comme le rappelle la sociologue des médias Cégolène Frisque dans un article sur les connivences entre les politiques et les médias, “Le personnel affecté à la communication s’est considérablement développé au sein des collectivités locales. Ces salariés encadrent de plus en plus strictement la diffusion de l’information”.

La concentration des journaux aux mains de groupes gigantesques et tentaculaires (Sud-Ouest, le groupe Crédit Mutuel à l’Est, Hersant…) a de même aggravé les pressions qui pèsent sur le journaliste. Car comme nous l’explique Cégolène Frisque, ces groupes, “pour préserver leur santé financière, (…) refusent de prendre le moindre risque tant vis-à-vis des lecteurs que des annonceurs et des partenaires institutionnels”.

“Partenaires institutionnels” : voilà bien l’un des noeuds du problème. Les médias locaux sont en effet progressivement devenus prestataires de services pour les édiles : rédaction de suppléments pour des expositions, pour l’ouverture d’une autoroute… En retour, les pouvoirs locaux leur achètent des encarts publicitaires. En devenant des annonceurs de la presse régionale, les collectivités locales peuvent alors exercer une pression plus ou moins indirecte sur les journalistes. Cela confine parfois à la caricature. Prenons l’exemple de Huguette*, journaliste qui a travaillé en PQR il y a peu : “Un jour, j’ai reçu un appel du maire qui m’a dit : “je vous commande un article qu’il faudra publier dans deux jours. Vous voulez l’écrire ou vous voulez que je m’en charge ?””.

Il existe un cas extrême de collusion entre politique et presse locale. Il s’agit du groupe la Dépêche, qui regroupe 6 titres de presse locale. Son PDG n’est autre que Jean-Michel Baylet, sénateur et président du conseil général de Tarn-et-Garonne. Albert*, un journaliste qui a travaillé à la Dépêche du midi, témoigne. “Le boss, c’est Baylet là-bas. Quand il t’envoie un communiqué de presse, tu le publies illico et tu fais comme si c’était une interview”.

Les pressions exercées sont de toutes sortes : tutoiement des journalistes par les élus locaux, conférences de presse encadrées, dossier de presse rédigé par les services de communication, déplacements payés, coups de téléphones à l’agence voire des cadeaux (stylos de marque, bouteilles de vins)…

Un phénomène d’autocensure

En cas de conflit ouvert avec les pouvoirs locaux, les journalistes risquent de voir leurs sources locales se tarir. Cette crainte explique l’existence en PQR de l’un des fléaux du journalisme : le phénomène d’autocensure. “Les menaces des politiques peuvent être explicites, mais sont le plus souvent implicites”, explique Cégolène Frisque, jointe par téléphone. “Les journalistes adaptent en amont leur traitement de l’information pour ne pas déplaire aux collectivités locales”,

Deux grands facteurs expliquent cette autocensure : la logique manégériale qui a cours dans les journaux et la crise économique qui frappe la presse. “Les élus locaux profitent de la logique économique que les patrons de presse imposent à leur journalistes”, confirme Cégolène Frisque. L’enfer n’est donc pas que les autres, n’en déplaise à Sartre.

La situation est-elle réversible à moyen terme ? Malheureusement non, nous dit Cégolène Frisque. “Faire un vrai travail journalistique est de plus en plus délicat. On est aujourd’hui dans une logique de production industrielle de l’information. Internet a favorisé cela en imposant une production continue de la rédaction”.

Certains journalistes essayent bien de renverser la tendance. De nombreux médias locaux alternatifs et critiques des pouvoirs locaux ont ainsi émergé dans les années 1990 : la Lettre à Lulu à Nantes, Sans-culotte en Vendée, Fakir à Amiens, Satiricon à Toulouse… Mais leur modèle économique reste, encore aujourd’hui, éminemment fragile.

Pierre Wolf-Mandroux et Julien Mucchielli