Les médias hors-jeux

26 octobre 2012
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Le journalisme sportif, c’était mieux avant. En même temps que la professionnalisation, l’univers du sport a acquis un savoir-faire communicatif qui a compliqué le travail des journalistes. Le phénomène est particulièrement sensible dans le football, modèle extravagant d’une pratique de loisir devenue enjeu financier.

Philippe Tournon, directeur du service de presse de l’équipe de France de football, est bien placé pour évoquer cette transformation des rapports des médias avec le monde du ballon rond. Avant de passer de l’autre côté, il était lui-même journaliste puis rédacteur en chef à la rubrique foot de l’Equipe. C’était l’âge d’or du journalisme sportif, les années 70’ dont Philippe Tournon garde une certaine nostalgie : « Lorsque j’étais un jeune journaliste et que nous suivions les Bleus, on allait parfois dans leur chambre. On avait des rapports beaucoup plus simples et spontanés. »

Chef de presse des Bleus depuis les années 80, il regrette de devoir verrouiller les relations avec les médias. Les temps de parole sont limités, codifiés par l’exercice plutôt stérile de la conférence de presse. Les directives de la fédération se veulent strictes depuis l’Euro 2012 : aucun entretien individuel avec les joueurs, donc aucun moyen de sortir des discours bien huilés préparés par l’équipe de com’ du staff tricolore.

Le football adhère tout simplement aux pratiques professionnelles modernes. Dans n’importe quelle entreprise où les enjeux financiers sont importants, les services de communication fleurissent pour maîtriser l’image du groupe. Pour maîtriser la communication des joueurs de football, les équipes cherchent à limiter les contacts directs avec les journalistes. Plus les enjeux économiques grossissent, plus la parole des joueurs prend du poids, plus les rapports étroits entre ces acteurs et les médias apparaissent comme un danger potentiel.

Il n’est donc plus question, comme dans les années 80, de prendre l’avion avec l’équipe de Saint-Etienne avant de commenter leur rencontre face à Lyon. Plus question non plus, pour un quotidien de presse régionale, d’obtenir l’interview de la star du club local. Le footballeur ne parle que lorsque ça en vaut la peine (aux médias partenaires, ou aux gros diffuseurs) et lorsque ses dirigeants lui en donne le droit.

La communication est verrouillée mais, d’un autre côté, la demande des rédactions ne cesse d’augmenter. Du coup, le journaliste est pris entre deux feux : la pression de ses supérieurs pour trouver des infos et le mur du silence du côté des équipes.

L’accès aux joueurs est devenu un vrai enjeu. Court-circuiter les canaux officiels de communication comme les conférences de presse, et pouvoir nouer des liens avec les sportifs eux-mêmes semble parfois mission impossible. Les journalistes cherchent donc à se créer un cheptel de footballeurs, avec lesquels ils peuvent établir une relation privilégiée. D’autant que les sportifs, malgré le verrouillage de leur communication, restent demandeurs de ce type d’échanges.

Ces contacts, qui définissent la valeur du journaliste dans les rédactions, sont au cœur des problématiques de « off » et de connivence. L’exemple de Vincent Duluc est à ce titre éclairant : spécialiste de l’olympique lyonnais depuis des années, il était « l’ami » de Karim Benzéma. Un contact en or, qui assurait au journaliste une certaine prééminence, notamment au moment du transfert de Benzéma au Real Madrid. Les interviews exclusives, les confidences sont pour lui.

Mais les débuts de l’attaquant dans le club madrilène se passent mal et Vincent Duluc est confronté à un cas de conscience : l’objectivité journalistique ou le copinage. Il choisit l’indépendance et écrit ce qu’il pense des premiers pas de son « ami ». Depuis, le joueur français ne lui adresse plus la parole, le privant d’une source d’informations précieuses. Certes, en principe journalistes et footballeurs ont un intérêt réciproque à se côtoyer, mais dans le cas Duluc, l’on peut se rendre compte que le rapport de force penche clairement en faveur du sportif, dont les « journalistes-courtisans » ne manquent pas.

L’exemple d’Arnaud Ramsay se révèle également intéressant : très proche de Nicolas Anelka, il est quasiment devenu son unique interlocuteur au sein des journalistes, voire même son manager. Durant l’affaire de Knysna, ce n’est d’ailleurs pas lui qui est à l’origine de la fuite des propos du joueur alors même qu’il était présent.

Le dispositif général de communication instauré dans le football fragilise la position du journaliste, mais pour autant, selon Eric Lagneau, sociologue et journaliste sportif à l’AFP, « il n’y a pas plus de connivences que dans la politique, les pressions ne sont pas nécessairement plus fortes dans le sport. »

 

Ismaël Mereghetti et Félix Barrès

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