Hommes politiques : les marionnettes de l’info

4 février 2013
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Tourner en dérision des politiques dans un JT décalé, c’est la recette des Guignols depuis plus de vingt ans. La caricature n’est pas flatteuse. Elle souligne bien souvent les travers des uns et des autres. Si cela ne plaît pas toujours aux principaux intéressés, le public, lui, est conquis. Jusqu’à trois millions de téléspectateurs se réunissent chaque soir pour regarder les marionnettes en action.

Jacques Chirac, au sommet de sa gloire guignolesque.

Les Guignols fondent d’abord leur succès sur une représentation exagérée de la vie politique. Le spectateur est ravi de voir ses stars politiques ridiculisées et humanisées. Bien qu’il y ait pastiche et déformation, plus la marionnette est proche de l’homme politique en question, plus elle séduit. A l’inverse du Bébête Show, diffusé sur TF1 dans les années 80, où les personnages sont revêtus du masque animalier de la satire politique, les marionnettes des Guignols frappent par leur réalisme. « Juste un peu plus bouffies, juste un peu plus bouffonnes, ces marionnettes révèlent donc un choix de proximité par rapport à leur modèle », insiste Marlène Coulomb-Gully dans Les « Guignols » de l’information : une dérision politique.

Erik Neveu, dans Les Guignols ou la caricature en abime, décrit lui une mise en abime du jeu politico-médiatique : « [Les Guignols] mettent en scène un déjà mis en scène, à travers le choix d’un faux journal télévisé (…). N’apparaissent dans ce faux journal que des personnages déjà éligibles à l’invitation à un journal de 20 heures. » La caricature n’est plus seulement une charge ou un grossissement du trait, elle se veut révélatrice d’une certaine vérité. D’où l’émotion, parfois, de certains politiques qui disent ne pas se reconnaître ou ne pas comprendre que l’on puisse les voir comme cela.

Ménage à trois

Les Guignols de l’info n’instrumentalisent pas au hasard les acteurs de la vie politique. Ils s’appuient sur un trait de caractère ou une image publique commune, et choisissent avec précision leurs vedettes. Un excès de langage, un dérapage, une bêtise, et une personnalité publique devient rapidement une de leurs poupées. Ce n’est pas le statut de première dame de France qui a fait de Valérie Trierweiler une marionnette de premier rang mais bien son tweet pendant la campagne des élections législatives.  Ces 140 signes ont livré sur un plateau une panoplie de sketches.

Au soir même de l’événement, le programme consacre une émission spéciale « Ménage à trois », réintroduisant le personnage de Ségolène Royal. Voilà qu’un mouvement d’humeur de la première dame accrédite l’idée, popularisée tous les soirs par Les Guignols, que François Hollande est dominé par sa compagne. Il apparaît comme un homme soumis, et sa compagne va même jusqu’à prendre les décisions pour lui. Valérie Trierweiler est typiquement le genre de personnages accidentels qu’affectionnent les humoristes.

Mais le succès de l’émission satirique réside surtout dans le poids de ses stars. En tête ? Jacques Chirac. L’ancien président de la République est la marionnette préférée des Français en 1999 – avec 38 % des suffrages – selon un sondage Ipsos. En 2007, sa cote de popularité guignolesque reste au sommet. Selon une enquête Ifop du 30 novembre 2007, il arrive en tête avec 21 %. Le secret ? Un personnage amateur de pommes – « mangez des pommes », Supermenteur, qui n’hésite pas à « piétiner le nabot » – Nicolas Sarkozy – et à se prétendre « toc-toc » pour échapper à la justice.

L’autre Guignol de l’année 2007 s’appelle Nicolas Sarkozy. L’ex-président – 20 % dans l’enquête Ifop – est devancé d’un cheveu par Jacques Chirac. La rivalité entre les deux hommes n’est pas pour rien dans la réussite de la marionnette Sarkozy, héros de guerre en Libye et visiteur de Liliane « Mamie Zinzin » Bettencourt.

La gauche au pouvoir, de nouveaux protagonistes apparaissent. Hollande – de naïf à soumis par sa compagne – voit son temps de parole renforcé. Le chef de l’Etat guignolisé est sans cesse effrayé par la vie quotidienne, avec son acolyte, le Premier ministre Jean-Marc Ayrault. Les membres du gouvernement ont également fait une entrée fracassante dans le petit écran de PPDA. Le ministre de l’Intérieur Manuel Valls aurait gagné sa marionnette grâce à un signe distinctif : son costume blanc. Arnaud Montebourg, ministre du Redressement productif, par sa croisade pour le made in France.

Perdre avec Supermenteur ?

L’élection de Jacques Chirac en 1995 serait due aux Guignols. Un candidat cool contre un Lionel Jospin ennuyeux. Julien Hervé, l’un des  auteurs de l’émission dément le pouvoir supposé des Guignols : « Notre influence reste de toute façon limitée car si nous avons fait élire Chirac en 95 avec « mangez des pommes », alors pourquoi ne l’a-t-on pas fait perdre en 2002 avec Supermenteur ?« 

En 2007, une personne sur deux estime que Les Guignols auront une influence « importante » sur l’élection présidentielle, selon un sondage Ipsos pour Télé 7 Jours. Un arbitre du débat ? Non, pour Rodolphe Belmer, directeur général du groupe Canal +. « Ils ne déterminent pas le choix politique » (des spectateurs).

Qu’en pensent les principaux intéressés ?

Nicolas Sarkozy n’a jamais apprécié sa marionnette. « [Il] hait les Guignols. (…) Il aurait adoré nous supprimer. Mais personne ne veut être le politique qui aura déprogrammé Les Guignols de l’info« , explique Lionel Dutemple, auteur des Guignols, à Télé Câble Sat. Jacques Chirac trouve sa marionnette « sympathique« . Même s’il pense que « Les Guignols sont par définition dans l’excès !« 

Mais la caricature peut blesser. Le président de l’UDI, Jean-Louis Borloo est affecté par son personnage alcoolique des Guignols. Même chose pour le président du MoDem, François Bayrou, dépeint en benêt seul à croire à son destin élyséen. Le vrai-faux JT de Canal + peut aboutir à des situations cocasses, à l’image du député européen Philippe De Villiers : « De temps en temps, quelqu’un me croise dans la rue et me dit : « Je vous ai vu à la télévision, hier soir, Monsieur De Villiers. » En réalité, je n’y suis pas passé. La personne en question a vu ma marionnette et ne fait pas la part des choses.« 

Julia Chivet et Laurent Di-Nardo Di-Maio

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