Journaliste et fact-checkeur : un pléonasme ?

4 février 2013
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2012 aura été l’année du fact-checking : cette nouvelle discipline journalistique qui vise à vérifier chaque chiffre et chaque fait donné par des personnalités publiques. Escroquerie ou avancée journalistique ?

François Lenglet en est sans doute le meilleur exemple :  sur le plateau de “Des Paroles et des Actes”, l’économiste fait trembler les politiques avec ses désormais célèbres graphiques. Chaque chiffre cité par les politiques est scruté, analysé, vérifié… Quitte à l’être une seconde fois par la suite lorsque, comme Jean-Luc Mélenchon en avril dernier, l’invité prend mal la réflexion. “Les 4 mensonges de Monsieur Lenglet sur France 2” avait publié le candidat à la présidentielle sur son site de campagne.

Les live-tweet des débats de la campagne présidentielle sont également un bon exemple de l’engouement autour de la discipline : le fact-checking a une place prépondérante dans la course à l’Elysée. A chaque site internet son équipe de scruteurs, ”Libération” en tête. Le quotidien, pionnier, a en effet lancé dès 2008 “Désintox”, un blog consacré au fact-checking, qui a ensuite trouvé sa place dans les colonnes du journal papier puis sur Arte. Cédric Mathiot tient la rubrique. Malgré la notoriété de “Désintox”, il nuance l’influence du fact-checking sur la campagne présidentielle. ”Dire que ça a eu un rôle important signifierait que ça a eu un réel impact sur le résultat de l’élection : ce n’est pas le cas. Même Nicolas Sarkozy est passé au-dessus de ça. Il a fait une campagne pour les chaines d’information en continu et peu lui importaient les commentaires de la presse écrite, parisienne, qu’il trouve élitiste.”

“Les journalistes ne vérifient plus les informations mais en font une spécialité”

Le fact-checking est une mode qui agace passablement Arnaud Dupui-Castérès, directeur du cabinet de conseil en communication Vae Solis. “Je considère que le boulot normal d’un journaliste est de vérifier l’information. Le fact-checking c’est donc un paradoxe absolument incroyable : les journalistes, qui ne vérifient plus les informations, finissent par en faire une spécialité.” Pour le communicant, “cette tendance contraint les politiques à s’enfermer dans des éléments de langage, des discours préparés et cela nuit à la liberté de ton”. Un argument peu valable pour Cédric Mathiot. S’il admet que le bilan du fact-checking est mitigé en termes de retombées concrètes, il se refuse à aller dans le sens des détracteurs de cette méthode : “Ça n’a beaucoup de sens de dire que le fact-checking tue l’éloquence dans le débat politique. Par contre, ça peut amener à détourner le fond du débat vers des polémiques de chiffres”, admet le vérificateur.

Pour autant le phénomène importé des États-Unis à la fin des années 2000 n’a pas convaincu tout le monde. Loin de là. Johan Hufnaegel, rédacteur en chef de Slate.fr est des plus sceptiques. Selon lui, il ne s’agit que d’une mode qui ne change rien absolument rien à la pratique de son métier. “Tout le monde a l’impression que c’est nouveau, alors que ça ne l’est pas, explique-t-il, dans une interview accordée à L’Express.fr. C’est le travail normal d’un journaliste. Les hommes politiques aiment depuis toujours jouer avec les chiffres et au jeu du chat et de la souris avec les journalistes. Ce qui est nouveau, c’est d’en faire une rubrique à part entière.”

A la manière du data-journalisme (journalisme de données), la vrai nouveauté du fact-checking réside peut-être, et paradoxalement, dans le fait qu’il n’est pas exclusivement réservé aux journalistes. Depuis une dizaine d’années, les sources des données institutionnelles, considérées comme fiables, se sont multipliées. En France les rapports de l’Assemblée nationale et du Sénat sont disponibles en ligne. Tout comme les chiffres et les enquêtes de l’Insee. Sur internet, tout un chacun a accès à une quantité extraordinaire de sources brutes en quelques clics pour peu qu’il sache où les trouver. Et ça, certains médias l’ont compris. Le blog des “Décodeurs” (tenu par le service politique du Monde) par exemple, se veut collaboratif. Les journalistes y proposent aux lecteurs de leur soumettre des vérifications qu’ils ont eux même effectuées. Car face à l’étendue du travail de veille, mieux vaut ne pas rester seul.

Tiphaine Crézé et Julien de Saint Phalle