Le succès de la “presse” des édiles

5 février 2013
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Toutes les collectivités locales ou presque bénéficient désormais de leur propre journal local ou site internet. Ces outils de communication incontournables et financé par le contribuable ont pris leur essor dans les années 1970, à une époque ou les maires de gauche nouvellement élus avaient fondé leur programme sur la question de la démocratie locale. Il s’agissait, promettaient-ils, d’entrer dans l’ère de la transparence démocratique. L’idée a été très vite reprise par les collectivités de tous bord politique. La décentralisation de 1982 n’a fait que favoriser le développement.

Contre bien des attentes, cette presse a connu un certain succès. “Des enquêtes de réception montrent que les journaux territoriaux sont plutôt lus”, explique Christian Le Bart, sociologue à l’Institut d’études politiques de Rennes et spécialiste de la vie politique locale. Ces journaux souffrent pourtant d’un déficit criant de légitimité. Qu’est-ce qui les différencie des tracts électoraux? Tous deux sont gratuitement distribués dans les boîtes aux lettres des électeurs. Les journaux sont écrits par des “journalistes” étrangers au concept d’indépendance, qui n’ont pas la carte de presse et qui sont fortement encadrés par la cellule “communication” de la mairie. C’est cet étrange succès que nous nous proposons de décrypter ici.

 

budget croissant

 

Le succès de cette presse n’est pas étranger au budget dont dispose les collectivités. Celui dévolu à la communication est chaque année plus important, et sert les intérêts politiques de l’équipe municipale. Ce financement croissant a permis à ces journaux d’entamer une véritable mutation. Auparavant “feuilles de choux” idéologique, ils prennent de plus en plus la forme de vrais réalisations journalistiques. La maquette est plus avenante, et incite à la lecture. Surtout, les rédacteurs font montre d’un savoir faire que les amateurs d’antan de possédaient pas. Les édiles n’hésitent plus à y mettre le prix pour s’attacher les services d’anciens ou de jeunes talents du journalisme. Romain, jeune scribouillard, nous raconte que le journal municipal de sa petite ville du Sud-Ouest lui payait une pige 480 euros, pour un article de taille moyenne (4500-5000 caractères). C’est plus que n’importe quel journal généraliste de grande envergure. Le Monde, lui, en donnerait 200 euros, au tarif habituel de la pige (65 euros les 1500 signes).

Cette richesse leur procure une force de frappe conséquente, d’autant que la presse quotidienne régionale (PQR) est aux abois. Délaissant les enquêtes et le travail journalistique au long cours car trop coûteux, son travail tend à rejoindre, dans une certaine mesure, celui des feuilles municipales. Celles-ci, calquant son modèle sur celui de la presse professionnelle, parvient ainsi à déguiser sa communication en journalisme, et ne s’en trouve que mieux achalandée.

 

miroir, miroir magique au mur

 

Une autre raison à ce succès tient, pour Christian le Bart, à la dimension identitaire de ces canards. “Les journaux municipaux produisent une identité locale forte. On propose aux habitants du territoire un univers de références communes au sens où l’entend Durkheim, c’est-à-dire des totems autour desquels la collectivité se rassemble, se construit, se retrouve: les grandes figures de la vie locale, les salles de spectacle, le stade, la mairie, le métro, l’école…”.

Les maires ont bien compris qu’un bon élu local ne se doit pas seulement d’offrir à ses habitants des prestations sociales, des moyens de transport ou des stades. Il doit aussi leur fournir des références communes qui les attachent au territoire. Pour offrir une identité aux individus, il faut la rendre attractive, enchanteresse. La vie décrite dans le journal local doit donc être nécessairement belle et heureuse. Les habitants doivent s’observer dans le bulletin municipal comme dans un miroir enchanteur.

La censure y est donc permanente. Les journaux institutionnels ne parlent des problèmes que si les élus ont dans leur besace une solution pour les résoudre. Les problèmes insolvables sont délibérément oubliés.

Le journal va aussi s’employer à neutraliser au maximum les clivages sociaux, les antagonismes entre classes et groupes. Il va chercher à se dépolitiser. Dans les années 1970, les premiers canards locaux étaient très partisans, très éditorialisés, et très souvent signés par les élus. Petit à petit, le journal va être pris en main par des professionnels pour se transformer en magazine de news territoriales. Les articles ne s’intéressent plus seulement aux élus, mais aussi aux chefs d’entreprise, aux présidents d’association, aux personnalités locales et même aux habitants ordinaires. Le politique est désormais cantonné à l’éditorial du maire ou du président du Conseil général et aux pages réservées à l’opposition.

Cette dépolitisation apparente n’est pourtant qu’une illusion pour Christian le Bart. “Les journaux territoriaux, parce qu’ils ne parlent jamais des boites noires décisionnelles, parce qu’ils ne rentrent jamais dans le détail très complexe des contrats, des financements, des partenariats, laisse penser et donne l’impression que les élus sont les chefs d’orchestre de la vie locale”.

 

 

Julien Mucchielli et Pierre Wolf-Mandroux

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