Faut-il supprimer les mutuelles étudiantes?

8 février 2013
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Dans un rapport incendiaire en décembre dernier, le Sénat a critiqué l’inefficacité des mutuelles étudiantes. Opacité, pratiques commerciales douteuses, qualité deservices dégradée. Le constat, accablant, est également relayé par une étude de l’UFC-Que choisir, qui évoque un “système aussi défavorable aux étudiants qu’onéreux pour la collectivité”.

LMDE ou SMEREP: choix cornélien

Alors que l’état de santé des étudiants se dégrade en France, qu’un étudiant sur trois a renoncé à se faire soigner au cours des douze derniers mois même pour des soins courants, les conclusions d’UFC-Que Choisir sont inquiétantes. Les étudiants sont perdus. Seuls 39 % d’entre eux ont compris que la mutuelle étudiante remplace la Sécurité sociale de leurs parents et à peine davantage (42,9 %) que les remboursements sont les mêmes quel que soit l’organisme choisi (deux dans chaque région, soit la Mutuelle des étudiants LMDE, soit le réseau emeVia, qui regroupe plus d’une dizaine de mutuelles régionales).

« Il y a un brouillard total dans l’esprit des étudiants, entretenu par les établissements eux-mêmes, critique Alain Bazot, le président de l’UFC-Que choisir, entre leurs missions de sécurité sociale d’intérêt général et leurs activités privées. » Les mutuelles étudiantes peuvent en effet vendre des complémentaires santé, de l’assurance habitation ou automobile… Une confusion sémantique due à l’appellation même de « mutuelle » étudiante, que les établissements se gardent bien d’éclaircir.

La concurrence en question

Les pratiques commerciales sont également dans le collimateur de l’UFC-Que Choisir. Comme leur financement dépend du nombre d’étudiants affiliés auprès d’elles, les mutuelles se livrent à une course à l’inscription. Chaque recruté « rapporte » 52 euros versés par l’Assurance-maladie, en plus de la cotisation des étudiants (207euros). Mais cette concurrence a un coût considérable pour ces mutuelles. Dans son rapport, l’UFC-Que Choisir estime ainsi que les frais de gestion représentent plus de 90 millions d’euros par an, soit 13,7 % des ressources, un taux bien supérieur à celui de l’Assurance-maladie.« C’est comme si on introduisait pour les salariés une concurrence entre la caisse primaire d’assurance-maladie et un autre établissement ! », ajoute M. Bazot.

Dès qu’il arrive à l’université pour s’inscrire, l’étudiant est ainsi « harponné » par d’autres étudiants formés à la va-vite. Tout cela avec la « complicité bienveillante » des universités, qui mettent à la disposition des mutuelles des espaces de vente. Parfois même, la souscription de produits commerciaux est incluse dans les formulaires administratifs d’inscription. La technique de vente est bien rodée : jouer sur la confusion entre sécurité sociale et mutuelle, entre ce qui est obligatoire et ce qui ne l’est pas. Selon UFC-Que Choisir, seulement 23,7 % des étudiants savent que la complémentaire santé n’est pas obligatoire, 26,6 % qu’ils peuvent en souscrire une ailleurs.

“Psychodrame”

“En sortant du lycée, je ne savais absolument rien des mutuelles étudiantes. On ne nous informe pas, et lorsqu’il faut effectuer les inscriptions à l’université, on se retrouve noyé parmi les mutuelles qui cherchent chacune à nous attirer”, constate François, étudiant en lettres à la Sorbonne. Chez certains jeunes, mettre fin à toute compétition est vue d’un bon oeil. Pour Joseph ce serait l’occasion de réduire “la complexité des démarches, des remboursements et des dépenses de fonctionnement”. Un avis auquel se range Valentin, en master de droit à Paris. “Cela nous simplifierait la vie”, note-t-il. “Je passe souvent d’une mutuelle à une autre et il est difficile de les comparer. Si cela peut changer la donne je suis preneur !”.

Pour Haroon, l’affiliation à une mutuelle étudiante relève du «psychodrame», selon ses propres termes. Étudiant à Sciences Po Paris, il affirme ne pas avoir reçu depuis 4 mois, ni son attestation ni aucun remboursement. “Personne ne répond au téléphone et lorsque je me suis rendu dans les locaux, il a fallu attendre 2h30 pour être reçu à l’accueil, puis il a encore fallu patienter des heures pour parler à ce conseiller”, déplore-t-il. Au delà de son expérience personnelle, il espère surtout que cela cesse, car “la santé de milliers d’étudiants est en jeu”.

À l’inverse, certains jeunes prônent le maintien de la concurrence entre mutuelles, que beaucoup considèrent comme bénéfique pour les étudiants. César, en licence de mathématiques à Jussieu (Paris), craint que la disparition des multiples organismes de mutuelles crée un monopole qui “n’arrangerait rien en matière de prix et en matière de choix des prestations”.
“La concurrence est bénéfique dans le sens ou elle pousse les mutuelles à augmenter la qualité de leurs produits ou à baisser leurs tarifs, de sorte que, quoique perdu, l’etudiant y gagne au final”, constate Gautier, en troisième année de sociologie à la Sorbonne.

Vers une refonte du système ?

Selon l’étude de marché d’UFC-Que Choisir, les produits des mutuelles étudiantes ne sont pas toujours les plus avantageux. Pour un même contrat, un étudiant devra débourser 46 euros par mois à la Smerep et 49,75 euros à la LMDE, contre 34,57 euros chez Axa ou encore 22,88 euros chez Amaguiz, un assureur en ligne.

Pour l’association de consommateurs, c’est le système dans son ensemble qu’il faut supprimer. Une conclusion partagée par un rapport sénatorial, publié en décembre dernier, et passé quasi inaperçu. Pour les auteurs, Ronan Kerdraon (PS, Côtes-d’Armor) et Catherine Procaccia (UMP, Val-de-Marne), “la fin du régime spécifique des étudiants ferait disparaître la particularité d’un régime étudiant, mais n’empêcherait aucunement de mener des actions spécifiques envers cette population, d’autant que la France est le seul pays européen à avoir un tel système.”

Ce qui fait bondir les syndicats étudiants. « Il faut maintenir un régime : les étudiants ont des besoins de santé spécifiques qui doivent être gérés par les étudiants », explique l’administrateur de la LMDE chargé de la presse, Julien Ballaire, par ailleurs syndiqué à l’UNEF. Une fusion des organismes pourrait toutefois lui convenir. Ce qui n’est pas le cas du réseau emeVia : « Les rapports disent tous que nos mutuelles marchent mieux que la LMDE, estime son président, Cédric Chevalier. Je ne vois pas pourquoi il faudrait que l’on retourne à un régime unique, alors que nos mutuelles ont justement été créées dans les années 1970 pour compenser l’échec de la MNEF. »

Autre sujet moins avouable : « Ces mutuelles servent de financement à certains syndicats étudiants, par l’intermédiaire des subventions aux associations proches », a expliqué un bon connaisseur du système au Monde. Aux élections de la LMDE, seule l’UNEF présente des listes. Le syndicat truste ainsi l’ensemble des postes d’administrateurs délégués, rémunérés entre 1 000 et 1 400 euros. « Il y a clairement un problème de démocratie interne, critique Julien Blanchet, président de la Fédération des associations générales étudiantes (FAGE), un syndicat autonome qui s’est retiré de la gestion de la LMDE. Et c’est pareil pour les mutuelles régionales, on ne sait pas toujours quand ont lieu les élections. Il n’y a jamais de campagne. »

L’ombre du PS

Le scénario qui consisterait à englober la sécurité sociale des étudiants dans l’Assurance-maladie, qui n’y serait pas forcément opposée, ouvrirait la porte à une réflexion plus générale sur les régimes obligatoires (enseignants…). Un risque politique important, surtout pour la gauche. « Pour nous, de toute façon, ce serait politiquement incorrect de poser la question de la gestion de la LMDE », explique une députée socialiste au journal Le Monde. L’UNEF, et par extension la LMDE, sont historiquement très proches du PS. Dernier exemple en date, le directeur général de la LMDE est devenu le 1er janvier, secrétaire général administratif du PS.

“Maintenant, il va falloir choisir entre réenterrer le sujet des mutuelles étudiantes pour dix ans, ou enfin s’en saisir », lance Mathieu Escot, chargé de mission au sein d’UFC-Que Choisir. A l’automne, Marisol Touraine, la ministre de la santé, s’était publiquement demandé « s’il fallait séparer le régime des mutuelles étudiantes des autres ». Des propos restés pour l’instant sans lendemain. Au ministère, on promet que le dossier sera examiné au premier trimestre 2013.

Ismaël Mereghetti et Yohan Vamur

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