L’ambition du Front National pour les Européennes de 2014 : « un paradoxe notoire »

7 novembre 2013
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Le FN, un des plus farouches opposants à Bruxelles, ambitionne de devenir « le premier parti de France » aux Européennes de 2014. Pour Alexandre Dézé, maître de conférences en sciences politiques à l’université Montpellier I, les spécificités de cette élection et le désintérêt que les Français lui portent pourraient favoriser le parti de Marine Le Pen.

 

Quelle est la position du FN vis-à-vis de l’Europe ? Contre l’Union Européenne ? Contre le projet européen ? Eurosceptique ?

Alexandre Dézé : « Le Front national se positionne ouvertement contre l’Union européenne : il souhaiterait pouvoir renégocier les traités pour rompre avec le processus actuel de construction européenne ; il plaide pour une Europe des nations – autrement dit, pour la restauration des souverainetés nationales, avec la possibilité pour chaque Etat de contrôler ses frontières et donc l’immigration ; enfin, il prône le rétablissement du Franc ainsi que la sortie de la France de la zone Euro, un projet qui serait soumis au préalable à référendum. »

 

Est-ce aujourd’hui le parti qui a le plus de chance de tirer avantage du sentiment anti-européen ou anti-Bruxelles que partagent beaucoup de Français ?

A.D. : « Sans doute. Les positions du FN sur l’UE n’ont guère changé depuis le début des années 1990. Cette stabilité programmatique lui confère une certaine cohérence et lui permet de se revendiquer comme l’un des principaux opposants à la construction européenne. Son discours critique, souvent emphatique et caricatural, pour ne pas dire simpliste – « l’UE est une anomalie mondiale » qui  « s’effondrera comme s’est effondrée l’Union soviétique » a encore déclaré Marine Le Pen le 15 octobre – est susceptible de rencontrer d’autant plus d’écho que l’Union européenne est perçue comme un ensemble institutionnel et politique complexe, dont le fonctionnement et la finalité restent obscurs pour nombre de concitoyens. À ce discours anti-européen se greffe, en outre, un discours xénophobe auquel une partie de la population semble de plus en plus sensible. Il faut enfin noter que l’activation de ce sentiment anti-européen s’inscrit plus largement dans le cadre d’une stratégie d’exploitation systématique des ressentiments « anti-politique ». Ainsi, on peut présumer que c’est aussi, et peut-être surtout, en raison de leur rejet des forces politiques de gauche et de droite qu’une partie sans doute importante des électeurs français va voter pour le FN aux élections européennes de 2014. »

 

N’est-ce pas paradoxal pour un parti anti-européen de vouloir peser sur les élections européennes ?

A.D. : « Effectivement. C’est l’un des paradoxes notoires de l’histoire politique du FN. Il faut rappeler que c’est aux élections européennes de 1984 que le parti de Jean-Marie Le Pen va effectuer sa première véritable percée politique (11,4% des voix) et obtenir ses premiers députés au sein d’une assemblée parlementaire. De même, il faut avoir en tête que les élections européennes fonctionnent en général comme des élections « défouloir » : le parlement européen apparaît comme une institution complexe et lointaine pour nombre d’électeurs ; les enjeux propres à ces élections ne sont pas forcément perçus de manière très claire. De fait, le vote se retrouve en quelque sorte démonétisé, ce qui peut conduire certains électeurs à faire des choix hétérodoxes par rapport à leurs habitudes de vote. »

 

En quoi est-ce important pour le FN d’avoir des députés européens ? Enjeu financier ? De crédibilité ?

A.D. : « C’est important, tout d’abord, d’un point de vue financier, puisque cela permet de fournir des postes rémunérés à celles et à ceux qui sont élu(e)s – même si le FN ne dispose actuellement que de trois députés européens (Jean-Marie Le Pen, Bruno Gollnisch et Marine Le Pen, qui ne bénéficie plus de son immunité parlementaire pour avoir comparé, en décembre 2010, les prières de rue des musulmans à une « occupation »). La présidente du FN est d’ailleurs en pleine tractation pour constituer un groupe au Parlement après les élections européennes de 2014. Or, un groupe parlementaire, qui doit être formé a minima de 25 membres, dispose de davantage de moyens et de temps de parole ; il peut en outre déposer des amendements et siéger au sein de la conférence des présidents.

Avoir des députés européens permet ensuite de disposer d’une meilleure représentation médiatique. Le Parlement a été souvent le théâtre des esclandres des Le Pen (surtout de celles père), et les médias ont rarement manqué de s’en faire l’écho… »

 

Les spécificités de l’élection européenne – fort taux d’abstention, proportionnelle, éloignement de l’institution – favorisent-elles le FN ?

A.D. : « Oui, indiscutablement, on a là une conjonction de facteurs qui favorisent le vote et la représentation pour le Front national, même si le FN fait de bien meilleurs scores, au niveau national, à d’autres élections, notamment aux élections présidentielles. »

 

Un sondage IFOP du 9 octobre place le FN en tête des intentions de vote pour les élections européennes. Dans son ambition de devenir premier parti de France, le FN a-t-il plus ses chances aux Européennes qu’aux municipales ?

A.D. : « Une remarque tout d’abord. Les résultats de ce sondage IFOP, qui ont été interprétés et diffusés comme s’il s’agissait de résultats « scientifiques » reflétant la réalité politique du FN, méritent d’être sévèrement critiqués. Il faut rappeler que cela n’a aucun sens de mesurer des intentions de vote à neuf mois d’un scrutin puisque les enjeux de ce scrutin, tout comme les acteurs politiques qui seront en lice, restent indéterminés. (…) En outre, à neuf mois du scrutin, une personne sur deux interrogées se déclare généralement incertaine de son choix…

Même en admettant que le FN soit le premier parti de France dans les sondages, ce qui me paraît hautement discutable vu les écueils méthodologiques des enquêtes, il ne l’est certainement pas dans la réalité politique puisqu’il ne compte à ce jour qu’une centaine d’élus régionaux, une soixantaine d’élus municipaux, deux conseillers généraux, deux députés nationaux, aucun sénateur, aucun président de conseils régional ou général… Il y a, certes, toutes les chances pour qu’il renforce ses positions électorales à l’occasion des scrutins municipaux et européens de 2014. Mais je me garderai bien de faire le moindre pronostic… »

 

Propos recueillis par Matthieu JUBLIN et Jules de KISS

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