« Françafrique » et « Chinafrique » au concours des clichés

14 novembre 2013
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Après des décennies de « Françafrique » , la presse fait aujourd’hui la part belle à la « Chinafrique », charriant une nouvelle série de stéréotypes. Là où la réalité n’est pas moins complexe…

Le terme va rapidement être victime de son succès. On retiendra les mallettes, en oubliant le reste”, déplore Daniel Dubreuil, salarié de l’association Survie, qui milite contre le maintien de la « Françafrique ». La notion, positive dans sa première utilisation, renvoie aujourd’hui à un univers trouble, bien loin des “bonnes relations” vantées par l’ancien président ivoirien Félix Houphouët-Boigny en 1995.

République des mallettes, réseaux d’influence, pots de vin… Ces images fascinent et font souvent oublier que la Françafrique, tout comme son successeur, la « Chinafrique », désignent des réalités très complexes. « Le terme de “Chinafrique” vient surtout souligner la dimension diplomatique. Or la présence de la Chine en Afrique ne se limite pas à ça, loin s’en faut”, explique Antoine Kernen, spécialiste des relations sino-africaines à l’université de Lausanne.

« Je pensais voir des Chinois partout »

 “Pour rendre la chose importante, on a tendance à exagérer le phénomène, voire  à gonfler les chiffres. La première fois que je me suis rendu en Afrique, je pensais voir des Chinois partout. Sur place, c’était bien différent », poursuit le politiste. Une amplification dont la presse n’est pas seule responsable. Pour les Africains, ces “nouveaux blancs” sont particulièrement visibles et leur présence, récente, surprend. Ils auraient donc tendance à surévaluer leur présence.

 Tout comme la classe politique française, soucieuse, selon Daniel Dubreuil de “relativiser l’impact négatif de la Françafrique. L’utilisation du concept de Chinafrique tend à faire croire que la Chine est le principal danger pour l’Afrique ”. Une manière pour la France de se déculpabiliser de son passé colonial, et d’occulter le maintien de son influence sur le continent. A demi-mot, l’universitaire confirme : « On peut pointer du doigt les Chinois, mais dans ce cas, il faudra condamner tout le monde ».

Tout est affaire de com’

 « Avant on n’en parlait pas, et on disait, la Françafrique n’existe pas. Aujourd’hui on en parle, et on dit « ça n’existe plus » résume Daniel Dubreuil. Le résultat d’une campagne de communication rondement menée par la France. La Chine ne peut pas s’abriter derrière cette vitrine, selon Antoine Kernen, parce que la censure et une certaine “culture du secret” n’ont pas favorisé l’émergence de communicants professionnels, malgré quelques développements récents.

Contre les Chinois, la critique est d’autant plus facile et les stéréotypes abondent. A commencer par cette rumeur, persistante, d’une “invasion” de chômeurs chinois qui viendraient prendre le travail des Africains. Une légende pour le spécialiste Antoine Kernen, qui note qu’au-delà de l’exagération des  chiffres, ces travailleurs sont souvent là le temps de constituer une cagnotte, leur  salaire étant généralement trois fois plus élevé en Afrique que dans leur pays d’origine.

L’image d’une masse toujours plus nombreuse et uniforme vient masquer la vraie spécificité de la présence chinoise en Afrique: la diversité de ses acteurs. Jusqu’à justifier certains préjugés racistes. Autre conséquence: les grosses multinationales chinoises sont surreprésentées, dans l’imaginaire européen, au détriment des petits commerçants. Malgré la faible qualité des produits, ce sont eux qui transforment le quotidien des locaux, en mettant sur le marché “des frigos, des motos, des biens de consommation neufs” jusque là réservés aux plus aisés.

L’Afrique, éternelle victime ?

« La Chinafrique va-t-elle tuer la Françafrique ? » s’interrogeait le site d’information Atlantico en juillet 2012. Pour Antoine Kernen, nous n’en sommes pas là : « La présence française en Afrique, du fait d’une longue histoire commune, reste largement majoritaire. »

Reste que l’ouverture à la concurrence de nouveaux acteurs fait grimper les prix des matières premières africaines, ce qui ne semble pas si négatif, a priori, pour le continent.

Pourtant, l’image d’une Afrique « victime éternelle » a la peau dure. Jusque dans les colonnes du magazine «Alternatives économiques », qui se demandait dans un article de Juillet 2008 :  « Les Africains ne vont-ils pas finir par comprendre que, assis sur la plus grande source de matières premières du monde, ils n’ont pas intérêt à la brader? » Une question, qui, au-delà de sa condescendance, se trompe de cible. « Les Africains je ne sais pas, mais les gouvernements africains, eux, ne bradent rien. Le problème c’est la gouvernance… et la redistribution » rectifie Antoine Kernen.

Lyse LE RUNIGO et Margaux STIVE


 [MEP1]s’agit-il de leur salaire? Car les salaires en Afrique sont plus bas qu’en Chine.

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