Alain Mabanckou : « Les questions d’identité se posent vraiment lorsqu’on quitte son pays »

15 novembre 2013
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A 47 ans, Alain Mabanckou est déjà un écrivain et un poète aguerri. Entre 22 et 23 ans, il quitte le Congo Brazzaville qui l’a vu naître pour rejoindre la France. En 2006, il reçoit le Prix Renaudot pour Mémoires de porc-épic, un roman à l’image de son œuvre, qui jette sur un monde qu’il connut enfant le regard d’un adulte qui vit désormais entre Paris et Los Angeles. Homme de lettre passé d’un continent à l’autre, Alain Mabanckou est un interlocuteur idéal pour saisir comment l’environnement d’un homme détermine sa manière de comprendre les autres et de se comprendre soi-même.

 

Alain Mabanckou, à 22 ans, vous quittez le Congo pour rejoindre la France. Vous vivez désormais entre Paris et Los Angeles. Comment peut-on vous définir ? Un écrivain du monde, un écrivain africain, un écrivain français, un écrivain congolais ?

 

Alain Mabanckou : « Je ne peux pas me définir comme un « écrivain africain » parce que je trouve cette expression très marginale. Elle ignore la complexité de l’écrivain. Je n’ai jamais entendu l’expression « écrivain européen ». En général on parle d’écrivain français, d’écrivain italien… En ce qui concerne les écrivains venus d’Afrique, on a toujours tendance à les qualifier « d’écrivains africains », comme si l’Afrique était un pays. Mais un écrivain du Sénégal n’a pas le même univers qu’un écrivain du Congo Brazzaville. Entre un écrivain d’Afrique centrale et un écrivain d’Afrique de l’Ouest, les rapports sont limités, les langues sont différentes et les cultures sont parfois aux antipodes. Prenez un écrivain tchèque et un écrivain français, ils ne se comprennent pas et n’ont pas le même univers, or c’est d’abord par lui qu’ils se définissent. Il est teinté de l’environnement dans lequel on vit : c’est d’abord son pays, sa ville, ses expériences sur le terrain, les voyages. »

 

Justement, ce qui est intéressant dans votre cas, c’est que depuis plus de 25 ans, votre environnement, c’est la France. Or vous continuez à écrire sur le Congo et à y placer vos intrigues…

 

A.M. : « Je pense que l’imaginaire de l’écrivain se forge pendant son enfance. A 20, 22 ans, tout le bagage qui vous servira pour l’écriture, vous l’avez déjà. Ce que vous allez vivre à l’âge adulte va venir se rajouter, pour expliquer ce que vous vivez dans le présent comme le résultat de votre enfance. Mais, dans le cas de beaucoup d’écrivains qui ont grandi en Afrique, comme moi, la France a été très présente dès l’enfance. »

 

Ayant quitté le Congo, avez-vous un regard différent de l’écrivain qui ne l’a pas quitté ?

 

A.M. : « Oui, le regard est très différent parce que celui qui est resté là-bas n’a pas connu le voyage. Moi, je continue à parler du Congo dans mes livres, mais aussi d’immigration, d’intégration, du regard que porte sur moi la société française. Un écrivain qui ne vit pas en France ne peut pas aborder les mêmes thèmes… »

 

Le thème de l’identité noire, très présent dans votre littérature, s’impose-t-il plus à des écrivains comme vous, ou votre ami Dany Laferrière, qui ont quitté leur pays pour aller vivre dans des pays de Blancs ?

 

A.M. : « Oui. Je pense que le thème de la question de l’identité noire se pose toujours à l’extérieur. Quand vous êtes en Afrique, la majorité est noire et c’est le Blanc qui vient qui va vous étonner. Qu’est-ce qu’il vient faire là ? C’est pareil pour l’Africain quand il vient en Europe. Il étonne. On se demande d’où il vient, comment il a fait pour venir, pourquoi il est dans la même classe que moi ? Les questions d’identité se posent vraiment lorsqu’on quitte son pays. »

 

Senghor, Césaire, les pères de la négritude, étaient venus faire leurs études en France…

 

A.M. : « Non seulement ils sont venus faire leur études en France, mais ils ont surtout créé le mouvement de la négritude en France. Les grands mouvements noirs ne se sont jamais créés en Afrique. Le Panafricanisme s’est créé aux Etats-Unis avec Marcus Garvey et William Du Bois, la créolité est née en France avec Patrick Chamoiseau, tout comme la négritude de Senghor et Césaire. C’est dans un deuxième temps que les mouvements d’identité noire s’immiscent dans les diasporas et se développent en Afrique, parfois sous des formes différentes. »

 

Votre littérature s’inspire-t-elle de votre environnement ou se construit-elle en réaction à ce qu’il vous renvoie ?

 

A.M. : « Je pense qu’écrire sous le feu de la réaction n’est pas toujours une bonne manière de faire de la littérature. Elle risque de devenir militante et aveugle. J’essaye plutôt de m’inspirer de mon environnement et d’aborder les obsessions qui sont les miennes. Écrire contre quelque chose signifie que la colère précède la création. Si vous prenez les écrivains de la négritude, ils ont écrit en voulant expliquer ce qu’ils étaient, ce qu’ils vivaient. Mais en dehors de Césaire, rare sont ceux qui ont eu une œuvre littéraire consistante. La plupart de leurs textes sont devenus des documents. Ils n’ont pas valeur littéraire parce que dès que vous enlevez l’époque, ces œuvres s’effilochent. Il faut savoir placer la création dans un cri éternel… »

 

En Europe, quand on parle de l’Afrique, on peine souvent à dépasser une logique binaire… Un « afro-pessimisme » d’un côté, qui place ce continent dans une position victimaire, historiquement dominé, et un « afro-optimisme » d’autre part, qui jette sur l’Afrique un regard positif mais partiel, ignorant les dynamiques plus larges. Retrouve-t-on ces biais la dans la littérature africaine ?

 

A.M. : « On retrouve beaucoup cela. Il y a beaucoup d’écrivains de l’afro-pessimisme, qui dépeignent un continent à la dérive. Ils font le catalogue de tous ce qu’on a subi : la colonisation, l’esclavage, les génocides, les dictatures. Et puis il y a un côté plus euphorique, qui chante « la vie est belle », qui préfère parler de ce qui va, de ce qui est beau, de ce qui dynamise. Mais on trouvera toujours et partout des gens optimistes et des gens pessimistes, ce n’est pas propre à l’Afrique. C’est la même chose dans la littérature européenne. Quand vous lisez Houellebecq, on a l’impression que c’est la décadence totale, que tout est parti en vrille, alors que d’autres écrivains plus jeunes mettent en avant des imaginaires plus colorés et positifs. »

 

Optimiste ? Pessimiste ? Comment situez-vous votre littérature?

 

A.M. : « Je pense que, même lorsque je parle du pessimisme, je le fais toujours avec un humour et une dérision pour permettre aux gens de se dire que même dans la souffrance, il faut qu’on garde l’éclat de rire. Je ne me sens pas obligé de prendre une mine austère, de dire « tout est grave ». Quand on a tout perdu, il faut qu’il reste l’éclat de rire… »

 

Propos recueillis par Matthieu JUBLIN et Jules de KISS

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