Le rubicon de la politique française

21 novembre 2013
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Intégrer la sphère politique reste une gageure pour des individus sans expérience, issus de la diversité ou de milieux populaires. Pourtant, des profils atypiques s’engagent et répondent à cette problématique : comment faire sa place en politique lorsque l’on n’est pas du sérail ?

Qui siège à l’Assemblée Nationale ? 577 députés. 423 hommes et 154 femmes. Ils ont en moyenne plus de 50 ans, sont en majorité Blancs et appartiennent aux milieux sociaux les plus favorisés rapporte une note de l’institut Diderot publiée à l’automne 2012. Alors qu’en France, les ouvriers et les employés constituent plus de la moitié de la population active, seulement 3% des députés appartiennent à ces deux catégories socio-professionnelles. L’hémicycle ne compte que huit élus issus de la diversité. Les moins de 30 ans, 12% de la population française, n’ont qu’une représentante au Palais-Bourbon : Marion Maréchal Le Pen, 23 ans.  Partir de ce constat et affirmer que la classe politique est aux mains d’une oligarchie, il n’y a qu’un pas, tant la représentation nationale renvoie une image déformée de la société française.

 

Balbutiements dans les localités

 

Dans les localités, la diversité est de plus en plus visible. Après les émeutes survenues en 2005, de nombreuses structures associatives ont appelé les jeunes à s’engager en politique. Le sursaut citoyen survenu à l’époque se ressent aujourd’hui dans les conseils municipaux, entre autres. Mais au sommet de l’Etat, très peu de choses ont changé. Le profil-type de l’homme politique reste sensiblement le même. Comment est-ce possible ? « C’est un milieu corporate » analyse Ali Soumaré, Conseiller régional d’Ile-de-France.  Débarqué dans l’arène politique par le biais du milieu associatif, ce jeune élu de 33 ans, implanté à Villiers-le-bel (Val – d’Oise),  raconte sa méthode pour se faire une place dans cet univers.  » C’est difficile quand on ne vient pas d’une famille aisée. Quelqu’un qui travaille à l’usine n’a pas forcément le temps et l’argent  pour venir à des réunions et s’impliquer en politique » explique l’homme politique socialiste. Car si Marion Maréchal Le Pen fait figure d’exception pour sa jeunesse, la jeune femme s’inscrit dans une tradition politique familiale. Qu’en est-il des novices, des « outsiders » issus des milieux populaires, arrivés en politique sans soutiens du milieu, ni formation en la matière ?

 

Apprentissage sur le tas

 

« Je suis entré en politique pour changer les choses. On savait qu’il y avait un problème par rapport à la représentativité. L’idée était de combattre le système de l’intérieur. «  précise Ali Soumaré. Pas d’expérience, pas de réseaux ? Le Conseiller général connaît. Lorsqu’en 2002, il s’engage dans l’action politique, il n’en possède pas les codes. « Je ne les ai toujours pas ! » s’amuse t-il.  Son apprentissage, il le fait sur le tas, en s’appuyant sur son parcours associatif  et  sa connaissance des réalités. Tête de liste P.S aux élections régionales de 2010, il est accusé par son rival, le député UMP Axel Poniatowski, d’être un « délinquant multirécidiviste ». » Les attaques venaient autant de l’UMP que de mon propre parti ». se rappelle-t-il, amer.

 

« Un réflexe de caste » selon lui.  Ses origines sociales et ethniques n’y seraient pas étrangères.  » La grille de lecture est différente selon d’où vous venez. »  avance  le conseiller général. Kamel Hamza,  conseiller municipal à la Courneuve, s’est présenté à trois élections depuis 2004. Sans succès. Se targuer d’avoir Eric Raoult comme mentor politique n’a pas suffi à convertir sa canditure en victoire. De surcroît, l’élu UMP estime que son parti n’a pas manifesté un réel soutien à sa candidature. «  Quand c’est compliqué on ne vous calcule pas. On se contente de venir vous féliciter chaleureusement quand vous gagnez  » 

Des partis politiques méfiants

Pour celui qui est aussi président de l’Association Nationale des Elus Locaux de la Diversité (ANELD), passion et convictions, bien que nécessaires, ne suffisent pas  pour s’imposer. «  Les cadres des partis politiques nous tolèrent quand on se présente dans des endroits où il n’y a pas d’enjeux. Pour me présenter à la Courneuve, je n’ai eu aucun problème puisque la ville est considérée comme un bastion de gauche imprenable. Si demain, je choisis de m’implanter à Neuilly, ce sera une autre histoire ».

Ali Soumaré partage la même analyse. « Quand on n’est pas du milieu, on est vu comme un imposteur. Pour être militant et distribuer des tracts, c’est OK…Dès qu’on veut prétendre à une élection, on ne peut pas. »

 

Philosophe, il nuance et interroge :  » Vous en connaissez beaucoup  des endroits où on vous donne les clés du pouvoir sans lutter ? « . Kamel Hamza, lui, n’en démord pas : «  On est des électrons libres, on n’est pas du sérail. Evidemment quand on veut faire entrer la banlieue dans les débats, on nous répond qu’il faut parler à tous les Français. Pourtant c’est précisément notre objectif ». Pour contourner ces obstacles, certains ont préféré s’affranchir de la tutelle d’un parti pour voler de leurs propres ailes.

 

Self made man

 

A Fresnes, Almamy Kanouté tient à son indépendance. Hors de question pour lui de se rapprocher des formations politiques classiques. Le fondateur de la liste indépendante « Emergence » est clair : « Nous ne sommes pas des pots de fleurs. Il n’y a aucune raison pour que nous soyons la caution diversité d’un parti qui ne se sent pas concerné par nos problèmes ». Refusant de se plier aux dogmes des partis,  le militant préfère se battre avec les moyens du bord. Non encarté, il rappelle qu’il est ouvert au dialogue : « Si le FN veut venir débattre, il n’y a aucun problème. Ici on sait de quoi on parle. On est beaucoup plus légitimes que certains qui ont trente ans de carrière derrière eux. C’est ce qui fait que malgré toutes les crispations et les obstacles que l’on rencontre, on continue. »

 

Aux élections municipales de 2008, il crée la surprise avec sa liste indépendante « Fresnes Avenir ». Seulement deux semaines de campagne intensive sur le terrain avec pour résultat plus de 11% des suffrages. Le tout sans appui politique, médiatique ou financier. De quoi faire saliver des concurrents bien installés. En 2010, c’est avec la liste Émergence, composée d’un noyau dur de 15 personnes qu’il tente de réitérer l’exploit. Bilan : plus de 12 000 voix. Pourtant, ce qui en découle, c’est une inéligibilité qui court jusqu’en 2015. Motif ? Son équipe n’a pas rendu ses comptes de campagne à temps pour les dernières législatives. Un détail qui révèle une méconnaissance des conditions de campagne.«  Nous sommes encore dans une phase d’apprentissage, mais si c’est le prix à payer pour rester libres, cela ne nous pose aucun problème, on l’assume  ».  Si il est indéniable que les profils des élus tend à évoluer vers davantage de diversité, les progrès demeurent timides dans les organes de pouvoir comme l’Assemblée nationale, le Sénat, ou le gouvernement. Des figures telles que Rama Yade ou encore Rachida Dati, peinent à sortir de leur rôle de « symbole ».  Revenant sur sa propre expérience, Ali Soumaré affirme : « De toute manière, c’est tout à fait Franco-Français.  La République  a encore du mal à faire confiance à quelqu’un qui s’appelle Ali Soumaré,  jeune noir de  33 ans, issus  des quartiers. »

 

Vanina Delmas, Louis Mbembe, Sehla Bougriou

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