«L’Eurobaromètre n’est pas du tout fiable»

10 décembre 2013
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Financé par la Commission, l’Eurobaromètre sonde l’opinion européenne. En toute objectivité ? L’universitaire Philippe Aldrin[1] apporte des éléments de réponse.

Six cents enquêtes d’opinion, des chiffres repris dans tous les médias, une autorité incontestable d’après la Commission européenne[2]. Depuis sa création en 1973, l’Eurobaromètre apparaît comme le porte-voix des Européens. Pourtant, selon Philippe Aldrin, professeur à Sciences-Po Aix, « l’Eurobaromètre n’est pas du tout fiable ».

Pour l’universitaire, la complexité des questions de l’Eurobaromètre est le cœur du problème. « Mal posées », « trop techniques », les questions des sondeurs ne sont pas forcément celles que se posent les citoyens. Elles nécessiteraient une connaissance pointue des institutions européennes. Un sondage Eurobaromètre révèle néanmoins que 70% des personnes interrogées estiment connaître peu ou rien sur la chose européenne. Qui mieux que l’institut lui-même pour avouer son manque de fiabilité ?

Les résultats de l’Eurobaromètre s’avèrent problématiques lorsqu’ils entrent en totale contradiction avec la réalité. Le dimanche 29 mai 2005, 54,7% des Français ont voté « non » au référendum sur la Constitution européenne. Deux jours après, l’Eurobaromètre soutient pourtant l’attachement des Européens au projet. Pour 75% des sondés, ce dernier serait indispensable à la poursuite de la construction européenne.

La syntaxe de la question a pu jouer un rôle important. La formule « Êtes-vous plutôt d’accord / plutôt pas d’accord » n’appellerait-elle pas naturellement une réponse positive ?

« Les questions ne sont pas neutres », confirme Philippe Aldrin. Ce n’est pas pour autant une conspiration qui viserait à manipuler l’opinion. « Il s’agit plus d’une erreur de pédagogie », modère-t-il. Les sondeurs ont intégré une vision optimiste de l’Europe et orienteraient inconsciemment les sondés dans cette voie. Les enquêteurs « ne prennent plus de précautions », s’indigne l’universitaire. Autrefois, l’Eurobaromètre était constitué d’une « petite équipe de spécialistes ». Aujourd’hui, « il n’y a plus du tout de logique de la méthode, leur analyse se résume à des slogans », regrette-t-il.

Construire une opinion artificielle

L’Eurobaromètre serait finalement une « science sans savants. On croit que c’est scientifique, mais il s’agit de faire exister l’opinion artificiellement», dénonce Philippe Aldrin. En effet, même lorsque le sondé n’a pas d’avis, il est appelé à se prononcer. « Quand vous posez une question, vous créez une réponse », explique l’universitaire. L’institut européen court après les chiffres et s’éloigne ainsi d’une photographie précise de la société européenne.

Approximatif, biaisé et artificiel, l’Eurobaromètre est imparfait. Faute de mieux, il est toujours très utilisé. « Peut-on se passer d’un instrument de mesure de l’opinion dans une démocratie complexe et moderne ? La réponse est non », précise-t-il. Le sondage sert le politique et l’accompagne dans sa prise de décision. « On gouverne avec les sondages », conclut-il.

Maxime Rousseau & Emmy Labaigs


[1] Sur le site internet de la Commission européenne, cet institut de sondage est présenté comme « une aide précieuse à la préparation, la décision et l’évaluation de son travail ».


[2] Philippe Aldrin, « L’invention de l’opinion publique européenne », Politix, revue des sciences sociales du politique, 2010.

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