Faites confiance à l’Eurobaromètre !

11 décembre 2013
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Les sondages européens construits et financés régulièrement par la Commission européenne sont repris massivement par les médias français depuis quarante ans, sans que leur pertinence n’ait jamais été vraiment interrogée. A tort peut-être…

« Selon l’Eurobaromètre », « d’après le dernier sondage européen »… les données produites par l’outil statistique créé par la Commission européenne en 1973 servent couramment de référence pour parler d’Europe dans la presse française. Mais les médias prennent-ils suffisamment de précaution avant de l’utiliser?

L’Eurobaromètre (EB) est actuellement le seul sondage mobilisant des moyens humains et financiers suffisants pour sonder régulièrement les habitant(e)s des 28 pays de l’Union Européenne. Ce qui le place, de fait, dans une situation de monopole. Chaque année, ce colosse sollicite la participation d’environ 300 000 sondés et produit aux alentours de 150 rapports ; les plus prisés des médias et des observateurs de l’UE étant les deux rapports standards[1]. Réalisés à partir d’un millier d’entretiens en face-à-face dans chaque pays, ils sont publiés deux fois par an depuis quatre décennies. Malgré les coûts de production astronomiques de ces enquêtes (13 000€ par question), les résultats sont publiés gratuitement sur le site de la Commission européenne. Une véritable aubaine pour les médias européens. Mais ces derniers oublient souvent les précautions de base qui s’imposent avant l’exploitation de tout sondage…

La première consiste à se pencher sur l’origine des réponses (affichées sous forme statistique), c’est-à-dire les questions, souvent absentes des analyses médiatiques. Elles permettraient peut-être d’appréhender avec plus de justesse les résultats. Manquant parfois de cohérence, trop longues et truffées de jargon technocratique, les questions en deviennent parfois inintelligibles : « Veuillez me dire dans quelle mesure vous pensez qu’aider la base industrielle de l’UE à devenir plus compétitive par la promotion de l’esprit d’entreprise et par le développement de nouvelles compétences est important pour que l’UE sorte de la crise financière et économique actuelle et se prépare à la prochaine décennie ? » (Eurobaromètre, printemps 2013). On comprend pourquoi les médias simplifient ces questions ou ne les font tout simplement pas apparaître. Pourtant leur forme influence fortement le contenu des réponses.

Le politiste Daniel Gaxie, reprenant la théorie de Bourdieu, rappelle que les sondages s’appuient sur le présupposé suivant : les interrogés ont déjà des connaissances et un avis sur les questions qui leur sont posées. Toutefois, l’Europe est un sujet qui s’avère trop complexe et souvent mal connu du grand public pour réunir ces deux éléments. Les Français voient l’Europe comme une entité abstraite, un terme flou, éloignée de leurs préoccupations et sans réelle répercussion sur leur quotidien. Le fort taux d’abstention aux élections européennes le confirme. Les sondés ne disposant pas des clés de compréhension et d’analyse nécessaires, on peut légitimement s’interroger sur la qualité de leurs réponses. De plus, ils se retrouvent la plupart du temps confrontés à des questions qu’ils ne se sont jamais posées. Par ailleurs, les interrogés peuvent avoir l’impression de subir une évaluation scolaire de leurs connaissances. Cette situation alimente la peur de ne pas répondre « comme il faut ». Ce sentiment d’incompétence, mêlé à la volonté de ne pas perdre la face pendant l’entretien peut pousser les sondés à choisir une réponse par défaut ou de manière aléatoire, sans connaître la signification réelle de leur choix. Les médias devraient donc au moins faire mention d’une possible marge d’erreur lorsqu’ils utilisent les chiffres de l’EB.

Dans la même veine, les données essentielles[2] sont elles aussi les grands absentes des exploitations médiatiques des données de l’EB, alors que dans les études nationales elles sont habituellement mentionnées. L’Eurobaromètre semble suffisamment faire autorité pour que tout le monde néglige de donner ces précisions.

La confiance des médias envers les données de l’Eurobaromètre apparaît donc bien solide au vu des failles méthodologiques et des risques d’erreurs statistiques liés à la complexité du sujet…

D’autant plus quand l’addition de l’opinion des 28 pays est utilisée – pour ne pas dire instrumentalisée – pour matérialiser une soi-disant « opinion publique européenne », dont l’existence reste encore à prouver.

 

Lucile BERLAND, Marion LOT, Vincent PLÉVEN.

 


[1] L’Eurobaromètre standard a été créé en 1973. La reproduction en est autorisée, sauf à des fins commerciales, à condition que la source soit mentionnée.

[2] Dates de réalisation de l’enquête, nombre d’interrogés, mode de constitution des panels et interface utilisée – téléphone, internet etc.

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