Etats-Unis : Le nouveau costume du « gendarme du monde »

9 mars 2014
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A peine, la Russie envahit la Crimée et foule au pied la souveraineté de l’Ukraine que déjà le monde entier attend la réponse des Etats-Unis. Si pour le moment l’intervention armée est exclue, des menaces de sanctions économiques et politiques ont été proférées. Depuis l’élection de Barack Obama en 2009, les Etats-Unis semblent vouloir abandonner le pesant costume de gendarme du monde arboré pendant les années Bush père et fils. N’est-ce qu’une nouvelle vitrine ou un renouvellement sincère de la gestion des affaires extérieures ?

Le bilan de Barack Obama depuis son entrée à la Maison Blanche en janvier 2009 laisse à penser que les Etats-Unis renâclent à enfiler le costume de gendarme du monde. Le repli des troupes d’Irak et d’Afghanistan, combiné à la non-intervention au Mali, en Syrie, et à la diminution des effectifs et du budget de la Défense, donnent l’image d’une hyperpuissance en retrait dans les affaires du monde.

Ce repli, tentation isolationniste diront certains, contraste fortement avec l’implication internationale des Etats-Unis depuis la fin de la seconde guerre mondiale, et plus récemment l’après 11 septembre 2001. Une stratégie diplomatique considérée comme nécessaire par l’administration Obama, pour redorer son blason après le lourd bilan des années Bush (2001-2008) : deux guerres proches de l’enlisement, un recul de l’adhésion  de l’opinion publique vis-à-vis des interventions extérieures et une perte de prestige dans le monde. La priorité d’Hillary Clinton, secrétaire d’Etat lors du premier mandat d’Obama (2009-2013), a donc été chargée de restaurer l’image de la puissance américaine. Le nouveau pouvoir américain, dès 2009, cherche à éviter le conflit (« hard power ») et privilégie le recours au « soft power », c’est à dire à une diplomatie de consensus, de négociation et de déplacements sur le terrain. Hillary Clinton établit ainsi un nouveau record en tant que secrétaire d’Etat, avec plus de 1,5 million de km parcourus en avion et 112 pays visités en quatre ans.

 

Nouvelle donne économique et énergétique

L’une des priorités du président Obama dès son élection fut d’organiser le retrait des troupes engagées en Irak et en Afghanistan. Un moyen de mettre fin à des fiascos militaires qui ont profondément égratigné l’image de la superpuissance américaine pendant les années George W Bush, et de faire des économies en temps de crise. Ainsi, fin 2011, près de 39 000 soldats ont quitté Bagdad, mettant fin à une opération débutée en 2003. Une décision approuvée par l’opinion publique américaine à 75 % selon un sondage du think tank américain Pew Resarch Center. En 2013, le budget de l’armée de terre a aussi été amputé de 9% par rapport à 2012. Cette décision qui peut être mise en relation avec le contexte de restriction budgétaire, marque pourtant un tournant puisque le budget militaire américain n’avait cessé de croitre depuis le 11 septembre 2001. Bien que les Etats-Unis restent, à ce jour, la première nation au monde en termes de dépenses militaires, le Pentagone vient d’être contraint par la Maison Blanche à faire 487 milliards de dollars d’économies dans les dix ans qui viennent.

Une nouvelle donne dans le contexte géopolitique international permet également aux Etats-Unis d’assumer leur stratégie de retrait militaire et de non-interventionnisme. Grâce au gaz de schiste en Alberta ou encore aux sables bitumineux canadiens qui les fourniront bientôt en pétrole, les américains travaillent dur, depuis quelques années, pour conquérir leur dépendance énergétique. Un bouleversement tant du point de vue économique que géopolitique. En effet, les Etats-Unis n’ont pas hésité à intervenir – voire déclencher, comme ce qui lui fut reprocher en Irak – des conflits pour sécuriser leur approvisionnement en énergie, ce qui ne sera probablement plus nécessaire à moyen terme.

 

L’influence des interventionnistes

Mais l’attitude de repli affichée par les Etats-Unis pour rassurer l’opinion publique et laisser davantage de manœuvre à ses partenaires diplomatiques, ne signifie donc pas que les ambitions de cette grande puissance aient fondamentalement changé. Plusieurs cas récents montrent que derrière cette nouvelle vitrine, les objectifs restent les mêmes, seuls les outils et méthodes ont évolué. Tirant les leçons des bourbiers irakiens et afghans, le « gendarme du monde » a  troqué sa matraque et son taser contre un cigare ou une tasse de café, privilégiant le dialogue à l’affrontement. Les nouveaux mots d’ordre du « soft power » à l’américaine (ou stratégie du « leading from behind », diriger depuis l’arrière) sont désormais : négociation, compromis et délégation de pouvoirs.

Au sein de l’administration Obama, des conseillers sont loin d’être unanimes quant à la stratégie du Président, qualifiée d’isolationniste. Ainsi, certains se sont fortement engagé en faveur d’une intervention armée en Syrie. Samantha Power par exemple, actuelle ambassadrice des Etats-Unis auprès des Nations Unies, a soutenu dès 2011 le recours à des frappes aériennes, alors qu’elle était membre du Conseil de la sécurité nationale. De même pour le conflit Libyen en 2011, Hillary Clinton et Susan Rice – proche d’Obama et ambassadrice auprès de l’ONU à l’époque – sont parvenues à convaincre le Président de Etats-Unis d’intervenir sous la bannière de l’OTAN.

 

Le compromis du « leading from behind »

Nucléaire Iranien : La main tendue. Sur le dossier iranien, les Etats-Unis ont opté pour la négociation. Il faut dire que l’accession au pouvoir du Président Hassan Rohani, élu par les Iraniens pour réengager des négociations avec les Américains afin de faire lever l’embargo qui pèse sur le pays depuis 1979, a largement facilité la manœuvre.  Résultat, un accord « 5+1 » (États-Unis, Russie, Chine, France, Royaume-Uni + l’Allemagne), fruit de cinq mois de négociations officieuses ardues entre les diplomaties iraniennes et américaines et signé à Genève fin 2013. Une avancée pour les Etats-Unis pour ce dossier sensible qui traîne sur la table de la Maison Blanche depuis plus de trois décennies.

Libye (2011) : De l’argent et des armes.  Lorsque l’intervention en Libye se décide, sous l’impulsion du Président de la République Nicolas Sarkozy, les Etats-Unis laissent la France jouer le rôle de leader, du moins dans l’imaginaire collectif.  Car si le discours médiatique évoque majoritairement l’intervention comme étant une initiative française, accompagnée des Britanniques, il est souvent peu question du rôle des Etats-Unis dans le conflit. C’est par le biais d’une coalition internationale placée sous l’égide de l’Otan, que le couple franco-britannique, mal outillé pour assurer seul la gestion des opérations de A à Z, a fait des Etats-Unis un partenaire privilégié. Les Américains mobiliseront financements, forces maritimes et aériennes pour assurer près de la moitié des frappes sur le terrain. Profitant des failles logistiques et budgétaires européennes, les Etats-Unis ont donc prolongé leur influence en choyant deux de ses partenaires diplomatiques phares, tout en limitant leur dépenses et en restant à l’abri (relatif) des projecteurs médiatiques.

En Afrique : Formation et débouchés commerciaux. Sur le territoire africain, la tactique du gouvernement Obama n’est pas vraiment différente de ses prédécesseurs. Elle aussi obéit à la doctrine du « soft-power ». Se limitant à un rôle d’appui (renseignements, quelques unités sur le terrain), les Américains ont refusé de s’investir massivement au Mali, tout en soutenant officiellement les manœuvres. Plus globalement, à l’échelle du continent, le commandement militaire africain des Etats-Unis (Africom) permet à la puissance américaine d’entretenir un lien fort avec les armées nationales des différents pays, notamment par la formation opérationnelle et stratégique. Ce positionnement a trois atouts majeurs : il permet de participer de manière indirecte à la lutte contre le terrorisme (AQMI, Al-Qaeda) ; cela se traduit par des débouchés commerciaux importants – potentiellement encouragées par les lobbys de fabricants d’armes ; et cela renforce la proximité entre soldats américains et africains, qui se côtoient régulièrement, ce qui favorise le dialogue diplomatique entre les deux continents.

En Syrie : le refus du leadership. Le cas de la Syrie reste aujourd’hui LA véritable épine dans le pied des occidentaux. Drame humain, bourbier d’extrémisme difficile à démêler, objet de financements et d’influences supranationales diverses… Aucun Etat ne sait par quel bout s’y prendre tant les enjeux locaux, régionaux et internationaux sont complexes et bien souvent contradictoires. Les Français ont bien essayé de mobiliser les Américains suite à l’attaque chimique d’août 2013 (rebondissant sur les déclarations de Barack Obama qui avait parlé de « ligne jaune » à ne pas franchir), mais sans succès. Les mots sont vite retombés pour laisser place à une inaction totale. Au-delà de la complexité des enjeux et des difficultés à faire émerger « une » solution, le coût que représenterait une intervention militaire en Syrie et l’aide financière à la reconstruction du pays, pèsnte inévitablement dans la balance en faveur de l’immobilisme. Toujours est-il que, si aucun leader – Etat ou organisations internationales -  ne prend les devants d’une coalition, le bourbier syrien ne risque pas de s’assainir tout seul. Malgré la stratégie de retrait de la scène diplomatique assumée sous l’ère Obama, les Etats-Unis qui croyaient pouvoir se débarrasser de leur réputation de « gendarme du monde » ne cessent pourtant régulièrement d’être pointés du doigt comme étant les seuls en mesure de débloquer le conflit. Signe que la réputation de puissance interventionniste qu’ils se sont créé depuis la Seconde Guerre Mondiale, ne se solde pas en un mandat… ni même en deux.

 

 Lucile Berland et Vincent Pléven

5 mars 2014