Punir ou périr : de la longévité des partis politiques français…

9 mars 2014
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A l’approche des élections municipales, les scandales politiques se vendent comme des petits pains. La recette pour faire la Une ? Impliquer une figure phare d’un Parti – leader connu et reconnu – ou risquer des sanctions juridiques, le summum étant de réunir les deux. Ces coups de projecteurs médiatiques ne sont pourtant pas représentatifs du quotidien des Partis politiques français. Jour après jour, ils doivent contrôler leur image, pour gagner en légitimité et préserver leur longévité. Enquêtes sur les différentes stratégies mises en œuvres par les Partis politiques pour sanctionner les petits écarts partisans qui ne finissent, ni au Tribunal, ni à la Une des journaux…

 

FN : Dédiaboliser à tout prix.

Depuis l’avènement de Marine le Pen à la tête du Parti, le mot d’ordre est le même : Tolérance zéro. Depuis 2009, le moindre écart de conduite par rapport à la nouvelle ligne fixée, qu’il soit commis par le plus petit élu à l’échelle local ou un sympathisant inconnu est sanctionné. Plus qu’ailleurs, la réaction de l’appareil du parti est non seulement rapide, souvent radicale (l’exclusion) et assumé sur la scène médiatique. Le cas d’Anne-Sophie Leclere, futur candidate aux élections municipales dans les Ardennes traitant Christiane Taubira de « sauvage » qu’elle aurait « préféré voir dans les arbres plutôt qu’au gouvernement » devant les caméras de France 2 (Envoyé spécial consacré aux jeunes pousses du FN) est, en la matière, emblématique de cette nouvelle stratégie. Un mois après, le Front National avait suspendu la candidature d’Anne-Sophie Leclerc aux municipales et la convoquait devant les instances disciplinaires du parti. Depuis l’éviction du jeune Alexandre Gabriac, affilié au GUD et à la mouvance néo-nazi en avril 2011, les exclusions vont bon train. On notera qu’au cours de la mandature actuelle (2010-2015) 7[1] des 118 conseillers régionaux que compte le territoire ont été exclus. Pour quel motif ? Dérapage. Mais dérapage pris dans sa nouvelle acception au FN, car ce que l’on tolérait publiquement hier est désormais banni pour des questions d’image. Mots « interdits » – vocabulaire raciste et homophobe en particulier -, néologismes pour faire table rase du passé sulfureux incarné par le père – « Parti Bleu Marine » – idées fixes (le FN n’est pas « d’extrême droite »), lissage des interventions médiatiques (ton moins vindicatif, plus cordial…). Le nombre d’exclusion au sein du Parti ces dernières années est certains militants ont du mal à « avaler la pilule » de la nouvelle doctrine du FN.

  • Conclusion : Pour atteindre le nouveau but de ce parti historiquement « antisystème » qui est d’accéder au sommet de l’Etat, le FN doit élargir son assise. Pour cela, rien de tel qu’un nouveau costume et un nouveau discours de surface, qui se diffuse peu à peu au forceps, au moyen de sanctions radicales à l’égard des sympathisants qui en dérogent.


EELV : Se taire ou partir


Chez les écologistes, on ne sanctionne pas, on discute. Et quand on n’est pas d’accord, on part. Pour preuve, les seuls qui finissent par quitter le navire le font de leur plein gré, à l’instar de Daniel Cohn-Bendit en décembre 2012 (invoquant « trop de désaccords » avec le Parti), Noël Mamère en septembre 2013 (fuyant « un parti qui ne produit plus rien, prisonnier de ses calculs et de ses clans ») et plus récemment, Dominique Voynet en décembre 2013 (« je devrais me résoudre à des compromis, à des alliances, à des prises de position, qui bousculent mes valeurs et mes convictions »). Pour de nombreux observateurs, la fusion des Verts et d’Europe Ecologie en 2009, n’a pas vraiment porté ses fruits et comme le mentionnait un article de l’Express en marge du Congrès d’EELV à Caen en octobre 2013 : «  la greffe n’a pas prise ».

On le voit : ce ne sont donc pas les désaccords qui manquent, mais la culture de la sanction n’est pas celle privilégiée par les écologistes, qui lui préfèrent le dialogue et le compromis. Une application au cœur du parti de la célèbre sentence de Jean-Pierre Chevènement qu’il appliquait au gouvernement en 19: « Un ministre, ça ferme sa gueule ou ça démissionne ».

  • Conclusion : Pour étendre son influence et durer, EELV a choisi la fusion. Le silence et l’abnégation sont ainsi les nouveaux mots d’ordres, en attendant qu’un véritable compromis politique soit trouvé au sein de ce Parti « a deux têtes ».

 

UDI : Le dérapage nazi

En juillet dernier, l’UDI a dû se séparer de Gilles Bourdouleix : le maire de Cholet, avait exprimé sa pensée sur les gens du voyage en lançant que « Hitler n’en avait peut-être pas tué assez ». Condamné à 3000 euros d’amende avec sursis pour «apologie de crimes contre l’humanité », Gilles Bourdouleix a également été sanctionné par son propre parti. Des personnalités UDI comme Chantal Jouanno ou Yves Jégo ont immédiatement demandé son exclusion. Le parti est allé plus loin que l’exclusion simple, puisqu’elle a tout bonnement supprimé la mouvance de Gilles Bourdouleix à l’intérieur du parti, le Centre national des indépendants et paysans (CNIP), afin de se prémunir contre tout nouveau débordement.

  • Conclusion : L’UDI a coupé court à la polémique et a préféré assurer sa pérennité en supprimant tout risque.

PS : tout en finesse…

Soucieux de « laver leur linge sale en famille », les partis politiques sont parfois sans pitié dans leurs décisions internes. C’est ce qui est arrivé à Jean-Luc Rotureau, candidat dissident PS à la mairie d’Angers. En décembre dernier, le PS décide de l’exclure du Parti, pointant du doigt sa « démarche dissidente, contraire aux objectifs politiques du Parti socialiste ». Une exclusion qui peut être expliquée par un contexte politique tendu: depuis l’élection de François Hollande, le PS pâtit de la très faible cote de popularité du gouvernement et du président. Les élections municipales sont un enjeu fondamental pour le parti, qui craint de voir l’opposition et les extrêmes, raffler une bonne partie des 36 000 communes françaises. La mairie d’Angers, à gauche depuis 1977 serait d’ailleurs en danger d’après les derniers sondages qui donnent l’avantage au « challenger » de l’UMP, Christophe Béchu. Après réflexion, Jean-Luc Rotureau a, quant à lui, décidé de continuer de briguer le poste de maire d’Angers, mais sans étiquette politique. Une situation qui pourrait bien faire regretter au PS cette exclusion, qui ouvrirait un boulevard au candidat de l’UMP en cas de triangulaire…

… Et retournement de veste  

« I walk the Line » chantait Johnny Cash. Georges Frêche devait apprécier la chanson, tant il a toujours joué avec le feu tout au long de sa carrière politique. Ses propos sur le nombre de joueurs noirs en équipe de France seront la goutte d’eau qui fait déborder le vase, puisque le PS décide de l’exclure du Parti en 2010. Même traitement pour ses soutiens de longue date comme Christian Bourquin (sénateur des Pyrénées-Orientales et président du conseil régional), André Vezinhet (président du conseil général de l’Hérault) ou encore Jean-Pierre Moure, président de l’agglomération montpelliéraine.

Le but de cette large exclusion est simple. Georges Frêche n’en est pas à sa première incartade, et le PS ne peut pas se permettre de laisser son image ternie par l’un de ses membres, qui plus est lorsqu’il est président de conseil régional juste avant les élections…régionales.

Georges Frêche meurt subitement en 2011, et 600 jours après leur exclusion, ses soutiens sont réintégrés sur décision de Solférino, après une  réconciliation très médiatisée avec Hélène Mandroux. Cet épisode polémique aurait pu être encore plus préjudiciable si cette « paix des braves » comme l’a si bien décrite Christian Bourquin, n’avait pas été célébrée… Seule ombre au tableau : le PS ne réintègre pas Robert Navarro, vice-président du Languedoc-Roussillon, embourbé dans une affaire d’abus de confiance dans la gestion de la fédération PS. Pardonner, mais se méfier, voilà la ligne du parti socialiste dans cette affaire.

  • Conclusion : Pour durer, le parti du Président normal fuit les scandales à tout prix et cherche à se construire l’image d’un parti irréprochable. Pour cela, rien de plus simple : faire semblant de se débarrasser des éléments gênants temporairement, quitte à ce qu’ils soient réintégrés ensuite…

 

Parti de Gauche : Tolérance (idéologique) zéro

En février 2014, une affaire d’apéro faisait scandale au sein du Parti de Gauche. Maurice Melliet, militant pressenti pour tenir une liste à Périgueux aux municipales du mois de mars aurait pris un verre en terrasse avec l’ennemi. L’homme en question ? Yves Guéna, gaulliste convaincu de 91 ans, successivement député, ministre, sénateur, conseiller général, maire, membre du Conseil Constitutionnel puis président de cette même instance. Un homme de droite donc, mais parfaitement  intégré à la vie institutionnelle de la République, et dont le parcours n’est pas entaché par de quelconques scandales. C’est pourtant parce qu’il a vu cet homme « qu’il connaît depuis 30 ans et qu’il admire », que Maurice Melliet a été exclu du parti. Nathanaël Uhl, ex-militant du Parti de Gauche (lire son article dans le Plus du Nouvel Obs à ce sujet) rappelle que la ligne de M. Melliet était pourtant claire : « il avait même refusé s’allier avec le Parti socialiste, ce qui lui avait valu l’absence de soutien du Parti communiste local ». Si la réaction peut paraître dur de l’extérieur, qu’en disent les militants du parti lui-même ? Une cinquantaine d’entre eux ont justement décidé de claquer la porte en signe de soutien à l’élu de Périgueux. Du côté des instances nationales du PG, la ligne reste pourtant claire : « Le Parti de gauche n’accepte aucune collusion ou arrangement, de quelque sorte que ce soit, avec la droite à Périgueux comme ailleurs dans le pays. ». A bon entendeur.

  • Conclusion : Le Parti de Gauche dont l’idéologie est basée sur une dénonciation des écarts en tout genre (démocratiques, moraux…) applique à la lettre sa propre doctrine, afin de rester crédible aux yeux de ses sympathisants.

 

UMP : Hiérarchiser pour mieux régner

A droite, en s’inscrivant dans la tradition de non participation des militants, c’est le rôle des élites qui est renforcé. Florence Haegel – professeure à Sciences Po – et spécialiste des partis politiques, s’est particulièrement penchée sur la droite française (La Droite en fusion, Transformations de l’UMP, PU. 2012). Dans une étude sur la mobilisation partisane de droite publiée en 2009, elle note que l’approche des sympathisants vis-à-vis de leur parti y est très codifiée : il s’agirait d’une « participation limitée et ciblée, en conformité avec un modèle démocratique libéral (…) et physiquement déconnectées de la communauté partisane ». Ainsi, la notion de « parti de supporters » que les socialistes brandissent parfois en direction de leurs opposants pour minorer l’engagement de ses partisans, « ne revêt(irait) à l’UMP aucune connotation péjorative ». Le terme de « supporter » employé par Florence Haegel met en lumière deux caractéristiques au sein du parti. Tout d’abord, l’importance de la « figure personnelle » de l’élu (Sarkozy depuis le début des années 2000) qui provoque des adhésions massives au sein du parti (de 164 500, en novembre 2002, à 338 520, en janvier 2007). Mais aussi la volatilité de l’engagement du partisan à l’UMP, où « la flexibilité du travail militant est admise, voire même encouragée ».  Les adhérant seraient donc moins des « militants de terrain » qu’à gauche, au profit d’autres formes de contributions, à l’instar du soutien financier.

Que dire alors des petits écarts quotidiens qui peuvent être traqués chez les sympathisants ? Puisqu’il n’y a pas de raison – a priori – qu’il y en ait moins qu’ailleurs, on peut dresser trois postulats : 1/ l’appareil du parti est moins au courant de ce genre d’affaires, car les liens entre la base et les élites y sont moins « resserrés » qu’ailleurs 2/ la ligne idéologique du parti est peut-être moins stricte que certaines lignes dogmatiques comme vu précédemment avec le Parti de Gauche 3/ que le Parti asseyant essentiellement son image sur de « grandes figures politico-médiatiques », il considère pas comme une priorité le toilettage de sa réputation quotidienne à l’échelle locale…

  • Conclusion : A l’UMP, pas vu, pas pris. Le Parti sait manipuler les projecteurs médiatiques en direction de ses grandes figures. Ses sympathisants, plus « supporter » d’un homme que « militants » idéologiques sont moins sujets aux écarts partisans, ce qui réduit le nombre de « bavures » à gérer par le part. 

[1] Eric Vilain (Lorraine), Chrystelle Saulière (Haute-Normandie), Paul Lamoitier (Nord-Pas-de-Calais), Jean-Marc Maurice (Nord-Pas-de-Calais), Olivier Wyssa (Rhône-Alpes), Alexandre Gabriac (Rhône-Alpes), et Stéphane Durbec (Provence-Alpes-Côte d’Azur)