La diplomatie économique, nouveau credo de la politique étrangère française

29 mars 2014
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Depuis son arrivée au quai d’Orsay, Laurent Fabius a placé la « diplomatie économique » au rang de première priorité. Une orientation qui témoigne d’un élargissement du champ d’action du ministère des Affaires étrangères et entraine une concurrence croissante entre le ministère des affaires étrangères et celui du commerce exterieur.

Le cortège de grands chefs d’entreprise qui escortent le président de la République lors de ses voyages officiels fait désormais partie des images connues. Derrière cette photographie, un changement d’ampleur est pourtant à l’œuvre. Il prend le nom de « diplomatie économique ». C’est la nouvelle « priorité » du ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius depuis l’été 2012, qui affirme que le quai d’Orsay « doit devenir le ministère des entreprises ».

Avec une balance commerciale négative depuis 2003 et un déficit record de 74 milliards d’euros en 2011, l’ex-Premier ministre estime que les mauvais chiffres du commerce extérieur menacent « la possibilité d’une croissance durable » et met en jeu « la crédibilité internationale » de la France. Il a donc formulé « dix axes » qui visent à soutenir les entreprises, attirer les investisseurs et « adapter le cadre de régulation européen et international aux intérêts économiques français ». Parmi les principaux, la création d’une Direction des entreprises et de l’économie internationale (DEEI) en mars 2013 ou l’attraction d’investissements par une mobilisation accrue des ambassades.

Parmi les sept représentants spéciaux qui font partie de la DEEI, dont la mission est « de contribuer à la dynamisation des relations économiques avec des pays clés », des poids lourds politiques ont été recrutés : Martine Aubry pour la Chine, Jean-Pierre Raffarin en Algérie et l’ex-patron de Renault Louis Schweitzer pour le Japon. Laurent Fabius s’appuie aussi sur le réseau diplomatique français, le troisième le plus puissant du monde. Un volet économique comportant des objectifs fait désormais partie des plans d’action des ambassadeurs.

« Il ne fait plus aucun doute que l’économie est devenue l’un des champs majeurs de la diplomatie », explique l’économiste Christian Chavagneux dans la revue Pouvoirs. Pourtant, il y a quelques années, les économistes ne se préoccupaient guère des questions politiques et les spécialistes des relations internationales n’avaient que peu d’intérêt pour le domaine économique. Il note ainsi la quasi inexistence de l’économie dans les huit cents pages des Mondes de François Mitterrand, dans lequel son conseiller Hubert Védrine dresse un bilan de la politique extérieure du président entre 1981 et 1995.

Une haine réciproque avec Bercy

« Les pays anglo-saxons ont relevé le défi depuis les années 1980 » et « forment des spécialistes d’économie politique internationale », souligne Christian Chavagneux. Une tendance que Laurent Fabius a adapté au réseau diplomatique français en « renforçant la dimension économique dans la formation des diplomates français ». Aussi, « des profils universitaires économiques et issus d’écoles de commerce sont recherchés ».

Mais l’économie à l’étranger dispose déjà d’un ministère : celui du commerce extérieur, qui dépend du ministère de l’Economie et des finances. Et de plusieurs structures qui assurent la présence économique française à l’étranger, comme Ubifrance, agence pour le développement international des entreprises, les Chambres de commerce et d’industrie françaises à l’étranger (CCIFE) ou l’Agence française pour les investissements internationaux (AFII). Depuis quelques années, les régions investissent elles aussi à l’international. Neuf d’entre elles, dont l’Île-de-France, Rhône-Alpes et l’Alsace, ont ouvert des antennes à l’étranger – aussi bien en Chine et aux Etats-Unis qu’en Argentine ou au Maroc.

Les risques de doublon et de court-circuitage sont donc élevés. Surtout que cette immixtion de la diplomatie dans l’économie n’est pas sans accrocs. Elle alimente même une haine réciproque entre diplomates, qui ont une tendance à mépriser l’économie face à la « grande politique », et fonctionnaires de Bercy, enclins à voir le quai d’Orsay comme un lieu de luxe superflu. Cette rivalité est perceptible jusque dans les propos de la ministre du Commerce extérieur Nicole Bricq, qui a parlé à La Tribune de « puzzle avec, parfois en son sein, une concurrence néfaste » et rappelé, plus récemment, que « le cœur du métier est à Bercy ». Preuve qu’il reste encore pour la diplomatie économique française à trouver sa place entre les deux ministères.

Pol-Rémy BARJAVEL et Youness BOUSENNA

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